Angelo Bison et Jean Le Peltier : deux acteurs, deux mondes, deux bonheurs sur scène

Da Solo, avec Angelo Bison
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Da Solo, avec Angelo Bison - © DR

Cela fait des décennies que je hante l’univers tourmenté d’Angelo Bison et à peine 6 ans que je suis tombé dans la marmite du clown/conteur postmoderne Jean Le Peltier. Une chose est sûre : avec ces deux-là il y a (presque) toujours de bonnes surprises et des folies à partager. C’est encore le cas dans DA SOLO et ZOO, leurs dernières créations.

Da solo. Un vieil homme apaisé et mélancolique. Une leçon de vie. ***

Par une vertu étrange les textes de Nicole Malinconi sont à la fois très "littéraires" dans leur forme et très digestes, "oraux", prêts à servir de grands acteurs. C’est avec une gourmandise retenue qu’Angelo Bison s’empare de cette prose  très paisible, à l’opposé de rôles plus tourmentés, la folie meurtrière du philosophe Althusser ou le cynisme inquiétant de Guy Bérenger, inspiré de l’affaire Dutroux dans la série de la RTBF Ennemi Public.

Voici donc un vieux monsieur charmant en costume trois pièces et cravate, un gage de respectabilité pour cet Italien qui a passé la frontière pour l’Eldorado du Nord, belge ici. Engagé dans de grands hôtels il a passé sa vie dans du "beau monde" et a construit petit à petit ce nouveau "chez soi" prospère, avec toutes ses contradictions : une femme atteinte d’une maladie qui rend sa mémoire furtive, une fille qui ne suit pas exactement le chemin voulu par le père. Italiens ? Non, universels ces thèmes mais avec une forte et plaisante odeur d’Italie, une évocation sensible et délicieuse des vignes et de la terre du Chianti. A l’approche de la fin de la vie, au moment du bilan, les couleurs du passé donc de l’enfance s’infiltrent dans vos souvenirs mais sans excès : il y a comme un dialogue apaisé entre tout ce qui vous a formé et ce que vous en avez fait. Par petites touches Angelo Bison dresse sa toile d’araignée de souvenirs doux ou douloureux, "agrodolce" , "sweet and sour", où il embarque chaque spectateur, chaque spectatrice. Avec une table et trois chaises son metteur en scène Lorent Wanson lui donne un espace de respiration et de déambulation dans le temps et dans l’espace, de dialogue rapproché ou distancié avec son public. Impossible de lui échapper avec son mélange de malice et de douceur, de séduction tranquille et de tendresse réelle.  A petits pas il nous mène vers le devoir de lucidité aux accents verlainiens : "Qu’as-tu fait, toi que voilà, de ta jeunesse ?"

Un moment de théâtre comme un pastel aux traits fins, aux couleurs tendres. Un grand Angelo Bison.

 

DA SOLO (Nadine Malinconi) par Angelo Bison, créé au Festival de Spa puis 2 jours au Marni.

ZOO de Jean Le Peltier : intelligence artificielle, une menace ou un prétexte à rêver et…rire.

Depuis son extraordinaire "Vieil" (2014) suivi de "Juste avant la nuit", Jean Le Peltier a révélé d’immenses qualités de conteur fantastique, de clown doué orchestrant le débit parfois chaotique des mots et la souplesse d’un corps expressif, chorégraphié. Ce grand gaillard roublard joue merveilleusement un ahuri perdu en lui-même aux prises avec l’incompréhensible complexité du monde. Ce Pierrot lunaire, entre Charlot et Magritte a l’art de nous faire éclater de rire face à des trouvailles verbales très simples puis de nous embarquer dans des détours poétiques, intellectuels, philosophique où on cherche parfois en vain un fil conducteur. Mais on y arrive malgré des tunnels ici et là, où la voix retombe, pas toujours bien projetée

ZOO part de sa fascination récente pour les robots avec lesquels il lui prend la fantaisie de dialoguer puis d’explorer les galaxies confuses de l’horizon. Le cadre, c’est la région de Grenoble et de trois lacs dans la montagne qu’il feint d’explorer. Le narrateur initial, "l’acteur" Jean Le Peltier, se moque copieusement de tous les trucages du théâtre (feindre de tomber mort, entrer en interaction avec le public) puis se transforme en deux personnages Jean-Jean le doux, le fragile le tendre et Grégoire, le suicidaire, tenté par la corde et le saut dans le vide. Sans compter un double féminin, bien présent, qui caricature le pouvoir de l’intelligence artificielle. La morale de l’histoire est plutôt simple : face à l’intelligence artificielle et ses dangers potentiels prenons le parti de l’humain fragile, attendrissant, imparfait. Les robots eux-mêmes ont des faiblesses comme de "traîner la roue" s’ils ont été mal construits. Alors l’humain a de fameuses circonstances atténuantes.

Dans ce beau work in progress où le spectateur est prié d’apporter ses outils pour mieux comprendre, l’esthétique globale de Jean Le Peltier est avouée : "approximation, invention, bricolage". N’est-ce pas notre profil de vie à tous ? Humour, tendresse, rire, interrogations multiples : un beau programme de rentrée théâtrale.

ZOO de Jean Le Peltier à l’Atelier 210 jusqu’au 26  septembre.