Anatomie d'une rupture : Clôture de l'amour de Pascal Rambert et Sandro Mabellini ***

Pietro Pizzuti
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Pietro Pizzuti - © Andrea Messana

Audrey et Stan se sont aimés, ont vécu et travaillé ensemble. Ensemble ils ont eu trois enfants. Bref, un couple solidement ancré. Et puis un jour, tout s’écroule, l’un vient dire à l’autre que leur relation est "clôturée" (dans tous les sens du terme), que l’amour et le désir se sont éteints, et qu’elle est devenue pour lui une étrangère. Voilà une banale histoire de rupture, direz-vous. Oui, sauf que cette histoire est coulée dans un texte remarquable.

Il ne s’agit pas d’un dialogue classique, comme souvent dans ce genre de situation, mais de deux monologues dont le second répond au premier. Une logorrhée ininterrompue de phrases assassines. Aucune tendresse, aucune nostalgie dans l’évocation du passé commun, mais une cruauté froide et inexorable.

Stan attaque : il lui reproche d’avoir fictionnalisé leur relation, il se sent prisonnier du filet qu’elle lui tend, "assigné dans son regard", "l’amour -toujours est un mensonge". Sans oublier les mesquineries auxquelles on se raccroche dans ces cas-là pour ne pas faiblir, cette chaise brodée ou ce portrait d’enfant dix-huitième qu’on exige d’emporter avant la débâcle.

Loin de s’effondrer, Audrey, blessée à mort, réplique, avec la même violence dans les propos, mais armée d’une autre sensibilité : plus de finesse et d’élégance dans les coups portés, et la volonté de lutter contre l’effacement qu’il voudrait lui imposer. Et cette dernière flèche : "J’espère pour toi que tu as une vie intérieure".

Cette pièce est aussi un redoutable défi lancé aux acteurs, obligés de se taire à tour de rôle, face à face, pendant 50 minutes ! Subtilement dirigés par Sandro Mabellini, Sandrine Laroche et Pietro Pizzuti sont tout simplement admirables dans cet exercice délicat. Dès leur arrivée sur scène, la tension est palpable : ils accrochent au mur leur manteau, comme des boxeurs avant d’entrer sur le ring. Ensuite, pendant toute la durée de leur confrontation, aucun éclat de voix, aucun geste grandiloquent ; ils réussissent à intérioriser leur jeu et à donner à leurs propos une formidable densité. Et paradoxalement, dans ce marathon verbal, les corps jouent un rôle essentiel. Ils s’assoient, se couchent sur un banc, fléchissent, se relèvent. Le metteur en scène a créé une véritable chorégraphie minimaliste du désamour, avec pour seul décor les murs de brique crue du théâtre. On sort de là à la fois admiratifs et profondément bouleversés par cette scène qui remue des souvenirs enfouis.

 

Clôture de l’amour de Pascal Rambert

Mise en scène : Sandro Mabellini

Interprétation : Sandrine Laroche et Pietro Pizzuti

A voir au Théâtre de la Vie jusqu’au 17 décembre