Alain Moreau et le Tof Théâtre, trente ans de création

Alain Moreau au travail de ses marionnettes
Alain Moreau au travail de ses marionnettes - © Tof Théâtre

Révéler l’âme de la marionnette.

Présenté au Festival XS du Théâtre National, ce petit bijou nous revient en version longue au Petit Varia jusqu’au 17 mars. Ce spectacle clôture en beauté le focus organisé pour le trentième anniversaire du Tof Théâtre, la compagnie créée par Alain Moreau.

Alain Moreau : Cela fait très longtemps que je manipule les marionnettes, mais j’ai d’abord eu un parcours de comédien, avec passage par le Conservatoire, et ensuite sur les planches de quelques théâtres bruxellois. Mais à un moment donné, j’ai senti que mon médium était d’abord la marionnette. J’y avais déjà tâté tout jeune, et puis à l’adolescence, j’ai continué à les bricoler, mais sans savoir que ça deviendrait mon métier. Mon papa fabriquait des marionnettes en amateur et on les avait un jour découvertes au grenier quand on était enfants. Dans ce grenier, on a ensuite créé un théâtre avec mon frère et des amis. J’ai aussi voulu devenir clown, mais l’Ecole du Cirque n’existait pas encore, et donc je me suis retrouvé au Conservatoire.

Comme jeune comédien, je me suis assez vite retrouvé au chômage et je me suis souvenu d’une ancienne idée de spectacle. Je l’ai proposée à une marionnettiste rencontrée sur un spectacle et nous avons travaillé à cette nouvelle création, en bricolant avec des bouts ficelle et de frigolite (déjà !), qu’on récupérait dans les poubelles. Ensuite Max Vandervorst est arrivé et en a composé la musique - un autre bricoleur -, on s’est vite bien entendus et au bout d’un an on a sorti ce spectacle, "Le tour du bloc", et depuis je n’ai plus quitté les marionnettes.

Qu’est-ce que la marionnette vous apporte et vous permet de créer ?

Quand je la manipule moi-même, c’est comme un nez ou un masque, même si depuis longtemps j’ai mis le comédien à vue et que j’en joue. Et puis, on peut raconter d’autres histoires qu’avec des comédiens ou les raconter autrement. Par exemple, dans les "Zakouskis érotiques" on met en scène un couple de vieux qui prennent leur bain et qui sont donc nus. Cette scène intime serait impossible avec des comédiens. Le public serait gêné. Il y a une mise à distance, un décalage avec la marionnette, et même le public adulte marche très fort. On peut voir ou ne pas voir le comédien qui se trouve derrière, tout dépend de la dramaturgie. Mais je fais confiance aux marionnettes : si la marionnette vit bien, si on sent qu’elle réfléchit et qu’elle sait pourquoi elle bouge d’un côté à l’autre de la scène, le public va la regarder. C’est aussi une question de facture, si la marionnette est bien faite, cela va aider. Il faut aussi qu’elle soit bien manipulée, et quand ce n’est pas moi qui suis sur le plateau, j’engage des comédiens que j’ai vus jouer sur scène et qui ont une présence, une sensibilité qui m’intéresse et me touche. C’est pourquoi j’ai travaillé par exemple avec Thierry Hellin sur les "Zakouskis érotiques".

Pourquoi vos marionnettes sont-elles muettes ?

Il y a un grand travail sur la vie de la marionnette, sur la manipulation, sur le geste le plus juste. Et donc à un moment donné je me suis rendu compte que ça vivait tellement bien que je n’avais pas besoin de rajouter du texte. Cela permet aussi au spectateur d’imaginer le discours intérieur du personnage. De plus je ne suis pas spécialement bavard mais plutôt visuel. J’adore Buster Keaton, Charlie Chaplin et Jacques Tati …

C’est toujours vous qui fabriquez vos marionnettes. C’est important ?

Dès le début, quand je commence à rêver à un spectacle, très vite j’éprouve la nécessité de m’emparer de la matière (de la frigolite en général) et je commencer à la tailler. L’idée du personnage se précise au fur et à mesure que j’avance dans le projet. Parfois c’est même la marionnette qui suscite un projet ; c’est le cas pour Jean, par exemple, je me suis mis à l’écoute de cette marionnette. Du côté jeune public, ça a été le cas aussi pour "Piccoli Sentimenti". Il y a des éléments qui se trouvent dans la marionnette, dans l’âme de la frigolite que j’ai taillée et qui se révèlent à moi au fur et à mesure que je la façonne. Très vite, le personnage naît et à force de l’affiner, je lui donne un prénom et je découvre qui il est, quel va être son rythme. Et quand j’arrive aux premières répétitions, j’ai déjà esquissé son profil.

La marionnette n’est-elle pas aussi une bonne ambassadrice, au langage universel ?

Oui, et d’autant plus qu’elle ne parle pas. Elle touche les gens. Pour les Africains et les Vietnamiens, par exemple, Jean représente le vieux blanc. Il y a aussi la manière dont on lui donne vie. A Kinshasa, les gens avaient un peu peur, du fait sans doute de leurs croyances animistes. Au Vietnam, les gens étaient intrigués, ils venaient nous toucher (on est beaucoup venu nous palper les fesses !) pour distinguer le vrai du faux, voir comment cela fonctionnait puisqu’on donne vraiment corps aux marionnettes, on leur prête un bras. Là, on a fait beaucoup d’interventions dans les rues. Je crois vraiment que la marionnette est universelle.

Vos spectacles s’adressent souvent à des enfants, mais parfois aussi à des adultes.

Contrairement aux clichés, les marionnettes ne s’adressent pas toujours aux enfants dans les traditions européennes ; dans les pays de l’Est ou en Sicile et au Portugal, par exemple, elles sont appréciées par les adultes et jouent même un rôle social et politique. Pour ma part j’adore créer pour les enfants, mais parfois j’ai envie aussi de toucher les adultes, et à ce moment-là je ne veux pas d’enfants dans la salle, parce que je n’ai pas envie de les ennuyer avec un spectacle qui n’a pas été conçu pour eux !

"Soleil couchant" est un spectacle destiné aux adultes. Le registre est plutôt celui de l’émotion ?

Oui, avec un peu d’amusement tout de même. Mais ce n’est pas comique, le but est d’écouter ce personnage qui est vieux et qui raconte comment il voit sa fin de vie. C’est un spectacle sur la vieillesse, sur le corps qui lâche, sur la mémoire. J’invite vraiment le spectateur à entrer dans la tête de ce personnage à ce moment important de réflexion où il prend une décision importante et se dirige vers la plage. C’est un peu mélancolique mais pas noir ni désespéré.

Comment le spectacle a-t-il évolué depuis la version courte du Festival XS ?

Je me suis rendu compte que les mouvements très mesurés du personnage s’apparentaient presque à de la chorégraphie, et du coup j’ai eu envie de travailler avec un chorégraphe. J’en ai rencontré un par hasard à Ouagadougou. Il connaissait mal le monde de la marionnette et le projet l’a intéressé. Humainement, le courant passait bien. Et nous avons travaillé ensemble sur la version longue du spectacle. En fait, il ne faut pas s’attendre à de vrais moments dansés, c’est plutôt du mouvement chorégraphié.

Le thème de la vieillesse semble récurent dans vos spectacles …

Oui il m’intéresse, celui de l’enfance aussi d’ailleurs, les deux extrêmes. Moi-même j’avance en âge, et puis j’ai toujours eu beaucoup de tendresse pour certaines personnes âgées qui m’ont accompagné dans la vie, et donc ça m’est venu naturellement.