'Trompe-la-Mort'. Balzac à l'Opéra (de Paris). L'éclat des sons, l'harmonie des couleurs.

'Trompe-la-Mort' de Lucas Francesconi
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'Trompe-la-Mort' de Lucas Francesconi - © Kurt Van der Elst

Le miroir de Balzac pour dépeindre notre société où triomphe le fric pour le fric. En pleine actualité, en somme. C’est l’angle choisi par Luca Francesconi pour composer un opéra contemporain subtilement mis en scène par le directeur du Toneelhuis anversois, Guy Cassiers (invité en outre au festival d’Avignon cet été !)

Un opéra dominé par le héros balzacien le plus cynique, aux masques multiples. ‘Trompe-la-Mort’, ex-bagnard, est Vautrin dans ‘le Père Goriot’, l’Abbé Herrera dans ‘Les illusions perdues’ et Jacques Collin dans ‘'Splendeurs et misères des courtisanes’. Mais si vous avez oublié vos lectures d’antan, peu importe.

Vous découvrirez  une sorte de Baron de Charlus pré-proustien, amoureux secret  de Lucien de Rubempré, avec une haine de la société et un goût du meurtre à la Mesrine et  le mépris des gens normaux à la Genêt ! Venu du peuple, passé par le bagne et finalement chef de la police, pas loin du populaire Vidocq. Fameux cocktail !

Séduit par ce personnage hors normes, Luca Francesconi en fait l’axe et  le moteur de son opéra dont il a écrit la musique… et le livret. Avec l’ambition de faire défiler en un peu plus de 2 heures quelques figures majeures de la ‘Comédie humaine’ et un condensé des vices d’une époque économiquement fort proche de la nôtre. Une proximité soulignée dans le programme par  Thomas Piketty, qui lui aussi s’appuie sur Balzac pour étudier " la structure des inégalités " dans son best seller  ‘Le capital au XXIè siècle’.

On retrouve un autre poulain de Trompe-la-Mort, Rastignac, un  ambitieux " solide ", mais surtout Lucien de Rubempré, un ambitieux "suicidaire", poète de province, beau gosse, avec lequel le forçat noue un pacte  "faustien" : l’aider à épouser une riche héritière, moyennant sa soumission à ses désirs homosexuels (ce dernier point, suggéré, devient explicite lors du suicide de Lucien). On retrouve aussi le Baron de Nucingen, incarnation du fric Roi, piégé par une pute, Esther, elle-même maîtresse de Lucien. Au trio central (Herrera/Vautrin aime Lucien qui aime Esther) deux nobles dames font tourner la " ronde " du désir, de l’ambition et du fric. Comme une  anticipation de ‘La Ronde’ de Schnitzler, qui a inspiré à Philippe Boesmans son plus bel opéra (‘Reigen’).

Mais la manière de raconter cette histoire n’est pas " réaliste "ni linéaire. Francesconi distingue 4 niveaux de "vérité", de narration et donc de style musical. Au premier niveau, les mondanités sociales. Au 2è les machinations et manipulations en coulisses. Au 3è le "noyau" central, un parcours en calèche de Trompe-la-Mort et de Lucien qui, découpé en séquences, sert de fil rouge et scande l’action de flash backs qui dévoilent le "secret" final, l'intimité des deux hommes. Enfin un 4è niveau l’exploration des sous-bassements et du mystère même de la vie, la source de l’énergie de ‘Trompe-la-Mort’.

Une mise en scène de Guy Cassiers au diapason de la partition.

La mise en scène de Guy Cassiers rend à la fois clairs et dynamiques ces quatre niveaux a priori hétérogènes. L’unité de lieu, l’Opéra de Paris, du plafond (de Chagall !) aux sous –sols en passant par l’escalier monumental  permet une somptueuse mise en perspective de tous les niveaux de ce microcosme social. Trouver une continuité visuelle et un rythme narratif à pas moins de 40 scènes qui s’enchâssent avec rapidité en changeant de lieu constamment ! Ce défi est relevé par la projection d’une douzaine de lamelles vidéo de l’opéra sous tous ses angles, comme des colonnes colorées qui insinuent en nous le charme vénéneux du lieu. Mais ces projections sont aussi fonctionnelles : elles épousent une musique foisonnante qui fait alterner tous les styles. Dans les scènes mondaines, crépitent les rythmes éclatés et tapageurs, entre jazz et musique d’un film cacophonique. Le Baron de Nucingen a droit à des airs d’opéra bouffe (Mark Labonnette, aussi bon chanteur que comédien) .Dans les scènes de la calèche, le mystère du pacte faustien et sexuel se rapproche de ‘Pelléas et Mélisande’, de l’aveu même de Francesconi. Et des souvenirs d’arias à la Verdi sont offerts au trio central avec une tendresse particulière pour la pute au grand cœur, Esther, sacrifiée comme la Traviata (rayonnante Julie Fuchs). Et pour  le Trompe-le-Mort magistral de Laurent Naouri, à la partition redoutable et au physique de "cynique",… pas plus mauvais que les autres, plus malin, c’est tout !  Les  deux scènes finales, l’adieu à Lucien, suicidé dans sa prison et la conversion du forçat en préfet de police face à un magistrat roulé dans la farine ,sont des " morceaux d’anthologie ", musique et mise en scène: comme si Francesconi atteignait la maturité de tous ses styles, avait 'digéré' tous ses maîtres de Stockhausen à Berio, du jazz à Maeterlinck, pour être totalement ...Francesconi.

Seul bémol : un peu trop de passages ‘parlando’ qui tournent parfois au procédé narratif " minimaliste ".

" Balzac coupe au couteau notre civilisation pour l’étudier de l’intérieur. Nous avons décidé de développer littéralement cette idée sur scène " affirme Guy Cassiers. Eh bien, mission brillamment accomplie. Avec l’aide de sa  remarquable équipe, Tim Van Steenbergen, le scénographe créateur de costumes beaux et parodiques et le vidéaste inventif Frédérik Jassogne. Avec l’aide, brillante, de l’orchestre et des chœurs de’l’Opéra de Paris et d’une remarquable cheffe finlandaise, Suzanna Mälkki, pas par hasard directrice  de l’Ensemble intercontemporain de 2006 à 2013 : elle maîtrise tous les styles de l’œuvre avec des solistes inspirés, percussions en tête. Une brillante soirée accueillie sans l’ombre d’une " bronca " par un public parisien plutôt conservateur. En France,  Balzac apaise les mœurs ?

Trompe-la-Mort’ de Luca Francesconi, m.e.s de Guy Cassiers.

Opéra de Paris (Salle Garnier)  jusqu’au 5 avril.

Christian Jade(RTBF.be)