« Tristan und Isolde » de Wagner : le triomphe d’un chef, Alain Altinoglu et de l’Orchestre de la Monnaie.****

A.Petersen et B.Register dans "Tristan und Isolde" La Monnaie
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A.Petersen et B.Register dans "Tristan und Isolde" La Monnaie - © Van Rompay_Segers

On peut être un grand chef (wagnérien, entre autres) sans être, comme Wagner le préconise dans « De la direction d’orchestre » (1869) « sûr, sévère, despote et même brutal. ». La preuve par Alain Altinoglu, certes « sûr » dans sa conduite musicale mais dont le caractère semble étranger au « despotisme brutal » qu’affectionnent nombre de chefs, wagnériens ou pas. Voilà un homme qui, par sa simplicité souriante et son énergie sans emphase, a conquis l’estime et l’affection du public, des critiques, de l’orchestre de la Monnaie et de toute la « famille Monnaie ».

Sa remarquable direction de « Tristan und Isolde » de Wagner confirme la maîtrise wagnérienne éblouissante, constatée dans « Lohengrin » mis en scène il y a un an par Olivier Py où il nous plongeait dans un bain de nuances, un flot de contrastes jamais appuyés, annonçant la « mélodie continue » du Ring.

Dans le programme de « Tristan », la réflexion d’Alain Altinoglu porte sur le fameux « accord de Tristan » qui dès le prélude ouvre la porte à l’atonalité de Berg, Schönberg et Boulez. Mais dit-il : ce qui me fascine le plus, en tant que chef d’orchestre, c’est la fonction si novatrice de l’orchestre dans cet opéra. Tristan a des allures de grand poème symphonique, où l’orchestre dépasse le rôle de simple commentateur ou accompagnateur pour se muer en initiateur de toutes les passions et de leur ambivalence. La naissance, l’interaction et la transformation de quelques simples cellules musicales mères débouchent sur un chef d’œuvre cosmique, universel et éternellement moderne. »

Tout est dit sur le fond et la forme, mais surtout on comprend mieux les raisons du plaisir éprouvé à l’issue de cette merveilleuse représentation : l’orchestre, son chef et les chanteurs sont les rois, et Ralf Pleger et Alexander Polzin, le metteur en scène et le scénographe sont au service de la musique.

A chaque acte, ils proposent une « image » scénique différente qui n’a pas un rapport direct, littéral avec l’action mais nous plonge dans une rêverie entre ciel et terre, rêve et réalité, intérieur/extérieur qui force à l’écoute de la musique et le texte. Le bateau de la rencontre du premier acte devient une perspective de stalagmites un peu molles, une grotte liant eau et terre alors que les chanteurs évoluent lentement, reflétés dans un immense miroir scénique. Au deuxième acte, le « ralenti » est encore plus surprenant puisque l’immense scène d’amour « hors le temps » est vécue par deux amants immobiles, juchés sur une curieux et fascinant amas de branches mortes blanchies, comme un récif de corail au fond des mers. La lente animation de ces « branchages » chorégraphiés en autant d’humains sensuels rend parfaitement compte des contradictions du désir dont Tristan et Isolde sont les symboles musicalement déchirants. Au 3è acte, plus abstrait, derrière les chanteurs constamment au premier plan, un fond céleste s’affiche, troué de lumières et d’ombres. Le retour mythique d’Isolde pour mourir aux côtés de Tristan semble s’étendre à l’univers. Tristan apparaît le visage recouvert d’un masque doré de Bouddha, comme si la mort du couple s’inscrivait dans une tradition orientale chère à Schopenhauer, admiré de Wagner, où l’ivresse de la mort est une ultime rédemption.

Une mise en scène sobre, une interprétation musicale transcendante.

Ce relatif effacement de la mise en scène devant l’essentiel, la musique et son trésor de couleurs et de rythmes hallucinés est encore accentué par l’effacement de toute donnée concrète. Pas de filtre, ni de coupe au breuvage magique, à peine une lance symbolique, non menaçante et des costumes intemporels, sauf le rutilant Roi Marke. L’intrigue, ténue au départ, s’efface et s’intériorise encore davantage puisque l’essentiel des rapports de force entre les trois protagonistes est supposé connu et que seuls les tourments des âmes comptent.

Ce minimalisme visuel peut s’appuyer sur un trio vocal grandiose. L'Isolde d’Ann Petersen domine par son timbre puissant, ses aigus déchirants et l’expressivité de son visage, impérial. Le Tristan de Bryan Register confirme sa prestation remarquable dans « Lohengrin », il y a un an, une voix souple, ronde, nuancée propre à creuser des abîmes de contradictions douloureuses que son masque « zen » n’apaise pas. Quant au Roi Marke, Franz-Josef Selig nous régale d’un immense solo de basse d’une profondeur, d’une régularité et d’une beauté totale, faisant de son pardon final un morceau d’anthologie. Mais c’est toute la distribution qui participe au bonheur du mélomane avec notamment ceux qui rappellent en vain les amants au principe de réalité, Nora Gubisch, une Brangäne énergique ou l’ami Kurwenal, le solide Andrew Foster-Williams.

Mais la cohérence globale vient du « maître de musique » Alain Altinoglu qui fait dialoguer les solistes avec chacun des pupitres de l’orchestre et notamment les cuivres et vents si difficiles à harmoniser dans l’immense flux wagnérien. Il emporte surtout l’orchestre de la Monnaie vers des sommets expressifs qui éclatent dès le prélude, lent et ombrageux jusqu’au déchaînements douloureux des transitions comme autant de poèmes à l’intérieur du poème. Bouleversant.

Il vous reste 3 jours pour participer à cette belle messe wagnérienne.

« Tristan und Isolde » (Wagner), mise en scène de Ralf Pleger, direction musicale Alain Altinoiglu.

A la Monnaie jusqu’au 19 mai.