"Macbeth Underworld" de Pascal Dusapin. Psychanalyse d'un couple halluciné. Éblouissant ***.

"Macbeth underworld" de Pascal Dusapin m e s Thomas Jolly
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"Macbeth underworld" de Pascal Dusapin m e s Thomas Jolly - © Baus

Pour Pascal Dusapin, le compositeur, la Monnaie est une (bonne) habitude depuis 1992… et son premier opéra "Medea Material" mis en scène par Jacques Delcuvellerie. Pour Thomas Jolly, c’est une première et déjà une réussite.

Ce metteur en scène français (de théâtre shakespearien) s’est imposé à Avignon par un marathon de 18 heures regroupant la trilogie de Henri VI, un Richard III, puis un Thyeste de Sénèque, avec un point commun : la cruauté et la folie. Associé très tôt à la création musicale corsée de Dusapin et au livret poétique de Frédérique Boyer il en tire une vision à la fois forte et subtile, un délire tirant vers le cauchemar.

Oubliez Verdi ou même Shakespeare, ses affrontements virils et le portrait décapant d’une femme avide de pouvoir Lady Macbeth, plus féroce encore que son époux, simple instrument de cette soif meurtrière. Oubliez ? Non mais rêvez un peu, plongez-vous dans ce qui en reste dans votre mémoire, ou dans celle de ce couple envahi par la culpabilité et ses obsessions.. Ces fantômes plongés dans leur propre enfer tournent littéralement en rond autour d’un pivot scénique qui les plonge tout à tour dans des arbres dénudés, les chambres enfouies d’un palais haut perché et finalement la fameuse forêt d’où surgira l’inéluctable vengeance. Vous oubliez aussi le récit chronologique classique Mais tout y est, par allusion : le poignard, un fantôme obsédant, qui représente toutes les victimes, les sorcières devenues "Weird sisters" sœurs bizarres, belles, étranges, voix multiples des obsessions du couple. Et bien sûr, la forêt impossible à mettre en scène et qui surgit avec évidence, sans excès de réalisme : le metteur en scène Thomas Jolly son scénographe, Bruno De Lavenère et son maître de la lumière Antoine Travert ont trouvé l’espace de rêve, la noirceur lumineuse où donner vie à ce monde somnambule.

Un couple cruel tempéré par l’Amour.

Mais même obsédés par leurs crimes cet homme et cette femme s’aiment au point qu’une certaine tendresse s’installe entre eux avec l’obsession d’un enfant mort (le leur ? celui de leurs victimes ? Les deux ? L’ambiguïté est de tous les songes). Cette variante métaphorique par rapport à l’original transforme la virago cruelle en une femme plus douce, "monteverdienne" affirme le programme.

La partition de Dusapin décape ces tourments avec âpreté et un rythme trop constamment "forte", oubliant parfois le "rêve" qu’on attendrait de ce monde somnambule. Mais ce grand amateur de voix offre un cadeau à Macbeth incarné par un Georg Nigl dans un registre "costaud", capable de tenir face à un orchestre de la Monnaie engagé, modéré par son chef Alain Altinoglu. Le livret de Frédéric Boyer est poétique mais parfois trop dense. Petite déception aussi du côté de Lady Macbeth incarnée par Magdalena Kozena, en retrait scéniquement et vocalement. Le trio des Weird Sisters (Ekaterina Lekhina, Lilly Jorstad et Christel Loetzsch )  est délicieux,  de voix et de présence théâtrale jubilatoire. Tout comme l’enfant mort (Eline Maillard) qui apporte de très beaux moments de douceur dans ce monde de brutes, même stylisées. Le portier des enfers, ce bouffon bienvenu (Graham Clark) apporte une détente grotesque à l’Enfer sur scène.

Au total, un "thème et variation" subtil, d’une beauté visuelle irrésistible et d’une force musicale raffinée sur le couple infernal des Macbeth, adoucis par l’amour.

"Macbeth underworld" de Pascal Dusapin, mise en scène de Thomas Jolly.

A La Monnaie jusqu’au 5 octobre puis à Paris à l’Opéra-Comique en mars 2020.