'Lucio Silla', un Mozart de 16 ans, mis en scène par Tobias Kratzer. Une très belle surprise.

Lenneke Ruiten dans Lucio Silla, m.e.s de Tobias Kratzer
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Lenneke Ruiten dans Lucio Silla, m.e.s de Tobias Kratzer - © BUhlig

Le long passage nomade de la Monnaie par la tente du Palais de la Monnaie à Tour et Taxis aura au moins eu un avantage: son directeur, Peter de Caluwe y a souvent invité de jeunes metteurs en scène intéressants, inconnus chez nous. C’est encore le cas de l’Allemand Tobias Kratzer, 37 ans, s’attaquant avec succès à un Mozart de jeunesse rarement joué, Lucio Silla.

Pour les plus vieux spectateurs de la Monnaie, la dernière et seule mise en scène de Lucio Silla était signée du grand Patrice Chéreau, il y a 32 ans, pendant l’ère Mortier. Un monument de beauté inoubliable et donc rude concurrence pour le jeune Kratzer. Mais s’il n’efface pas Chéreau, il utilise les moyens techniques actuels  pour séduire un public jeune sans décevoir les ‘anciens combattants’.

La dictature et ses abus: sujet éternel

Mozart avait 16 ans lorsqu’il compose cet opéra sur un sujet romain illustrant la cruauté de la dictature notamment vis-à-vis des femmes. Un ‘opera seria’, pas ‘buffo’ donc pas de Papageno/Papagena à  l’horizon. Mozart est déjà un maître des arias déchirantes mais pratique peu les duos et pas encore les  trios, quatuors  voire quintettes qui dynamisent l’action, multiplient les points de vue et rendent la partition encore plus fascinante.

L’action: un dictateur romain, Lucio Silla, veut abuser d’une jeune femme Giunia dont il a tué le père et dont il persécute l’amoureux Cecilio. Autour de lui sa sœur Celia, femme enfant, un conseiller Cinna qui complote en douce contre lui et un conseiller pousse-au-crime Aufidio. L’action porte sur les hésitations de Silla, les états d’âme de Giunia, sa résistance, les tentatives de Cecilio de la délivrer sans se faire prendre et les manipulations hypocrites de Cinna.

Le dynamisme de la vidéo au service de la beauté du chant.

La mise en scène de Tobias Kratzer est habile et typiquement allemande. Un énorme plateau tournant, comme en affectionne la Schaubühne de Thomas Ostermeier, permet des changements de perspective sur une immense villa moderne située en pleine campagne, ce qui permet des changements de lieu en souplesse notamment dans les différentes pièces où se noue l’action. Le bas de la villa, souvent occulté, est parfois occupé par une forêt de cameras de surveillance d’où Silla espionne sa victime, comme  un tyran voyeur et flic. Le public voit projetés sur un grand écran une partie de ce que surveille Silla. Il assiste aussi au viol, non explicitement présent dans le livret originel, mais qui ‘justifie’ le repentir soudain du tyran permettant un "happy end" amoureux.  On est à la fois dans l’opéra pur par la beauté du chant et, visuellement, dans un feuilleton contemporain qui dynamise l’action.

 Les chanteurs-acteurs sont en costumes contemporains ‘chicos’ comme la très sexy Giunia, remarquablement incarnée et interprétée par Lenneke Ruiten. Ou Celia, la sœur de Silla, qui répète l’action comme une femme enfant jouant avec son théâtre de marionnettes. Le ténor Jeremy Ovenden en Silla est tout aussi juste dans la voix et le comportement. Quant aux deux sopranos distribuées dans des rôles d’hommes, Simona Saturova en Cinna, la comploteuse et Anna Bonitatibus en Cecilio, l’amant menacé de mort, elles font mieux que se défendre : leurs voix rayonnent.  Comme toujours à la Monnaie la distribution est forte et homogène, un des points forts de Peter de Caluwe. Quant au  chef d’orchestre Antonello Manacorda déjà remarqué ce printemps dans ‘Foxie’, la ‘petite renarde rusée’ de Janacek, il confirme son talent raffiné.

Au total, depuis septembre, la deuxième bonne surprise de la Monnaie, après le ‘Pinocchio’ de Philippe Boesmans et avant le ‘Dialogue des Carmélites’ de Poulenc en décembre. Un retour en force au foyer, après deux ans d’errance.

NB : Encore une représentation de ‘Lucio Silla’, et une dizaine de places disponibles. .

‘Lucio Silla’ de Mozart, mise en scène de Tobias Kratzer, à La Monnaie,  le 15 novembre.

Christian Jade (RTBF.be)