"Le Silence des Ombres" de Benjamin Attahir. Maeterlinck autrement. Un cadeau de la Monnaie à un jeune compositeur. ***

Le silence des ombres, d'après Maeterlinck, de Benjamin Attahir, mise en scène d'Olivier Lexa
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Le silence des ombres, d'après Maeterlinck, de Benjamin Attahir, mise en scène d'Olivier Lexa - © Gianmaria de Luca

Il était une fois Maeterlinck, Maurice, francophone des Flandres, promoteur d’un théâtre symboliste porté aux nues par l’avant-garde des années 1890-1920. Debussy lui commanda un livret à partir d’une de ses œuvres, "Pelléas et Mélisande", devenu un opéra unique, sans descendance, universellement admiré. Pour le 70e anniversaire de la mort du dramaturge, Peter de Caluwe, directeur de la Monnaie, plutôt que de proposer une Xème version de "Pelléas" a préféré commander un opéra nouveau "Le silence des ombres" basé sur  ses "Trois petits drames pour marionnettes".

Quand on interroge Peter de Caluwe sur son attachement à Maeterlinck, longtemps boudé comme "fransquillon" et "francophone des Flandres", la réponse est nette :  

Maeterlinck a réuni les deux cultures, germanophone et latine, c’est un Flamand qui écrivait en français, mais qui était inspiré, et c’était très moderne en son temps, par le romantisme allemand, le travail de Richard Wagner par exemple. C’était très contraire à ce qui se passait en France à ce moment, avec des écrivains comme Mallarmé qui avaient un langage beaucoup plus raffiné, plus compliqué. La langue de Maeterlinck est facile, claire. C’est l’âme de l’un qui parle à l’âme de l’autre. Le silence est plus important que les mots et c’est dans le silence que les âmes se rencontrent. C’est très moderne.

Alors pourquoi avoir choisi un compositeur de 30 ans, Benjamin Atttahir et un triptyque peu connu ?

Ce qui m’a poussé, c’est la rencontre d’un fan de Maeterlinck, comme moi, Olivier Lexa, le metteur en scène qui m’a fait connaitre ces " Trois petits drames pour marionnettes ," dont on peut faire sans le couper un livret d’opéra idéal. Puis nous avons trouvé Benjamin Attahir, qui a immédiatement cliqué sur ce texte de Maeterlinck. Il a trouvé un langage simple, très direct, très théâtral, qui parle surtout du non-dit, de ce qu’on ne voit pas mais que l’on sent, quelque chose qui fait immédiatement le lien vers l’âme, et non pas seulement vers la parole.

Trois petits opéras d’un coup c’est une fameuse prise de risque, calculé et réussi.

La pièce la plus consistante, qui ressemble fort à "Pelléas et Mélisande", "Alladine et Palomides", fait 1h30 et on a très peu coupé, seulement les interludes qui rendaient la pièce trop longue. Dans "La mort de Tintagiles", une perfection d’1h05, on n’a rien coupé, c’est une tension qui monte, géniale mais très fragile.  Entre les deux, "Intérieur" : on a décidé d’en faire un mélodrame, et de faire parler, et non chanter, acteurs et chanteurs, de les mettre autour d’une table, c’est la famille qui attend la nouvelle de la mort de la fille. On travaille surtout avec la vidéo et une composition musicale qui a un peu le même système que le boléro, très répétitif, très menaçant, très énergique, et qui mène au destin, la mort inévitable

Critique ***

La mise en scène d’Olivier Lexa déroule ces trois histoires simples basées sur l’attente de la mort, dans un lieu unique dominé par un mur traversé par un escalier immense.  Les chanteurs, acteurs "marionnettes" sans emphase lyrique, l’utilisent pour des montées et descentes qui tiennent du rituel métaphysique plus que du réalisme. On se trouve dans un bunker à peine entr’ouvert par un rais de lumière signalant une ouverture très provisoire. Le clair-obscur domine ces échanges parfois accompagnés d’une vidéo qui introduit des allusions à des tableaux comme "l’Agneau mystique" ou une rivière d’où s’écoulent des poissons symboliques.  J’avoue que ces vidéos m’ont laissé sceptique.

Par contre, la musique d’Attahir parvient à épouser ce texte sans action avec justesse. Pour les chanteurs et chanteuses, le "sprechgesang" domine mais avec une touche d’orientalisme revendiqué par Benjamin Attahir comme une partie de son héritage spirituel. Ce violoniste renonce, comme compositeur et chef d’orchestre, aux violons au profit des cordes "graves" alto, violoncelle, contrebasse adaptés aux drames silencieux de Maeterlinck … et à la salle du KVS ! Même couleur grave pour les cuivres et le "serpent", ce curieux instrument ancien à tonalité de baryton qui accompagne si bien la voix humaine. Et fascine le compositeur. Par rapport au postulat de départ, reprendre le texte de Maeterlinck tel quel, dans la longueur parfois compliquée de ses phrases, le compositeur de 30 ans relève le défi. Il met sa musique dans une "tonalité" symboliste navigant entre plusieurs écueils : il "n’accompagne" pas littéralement le texte, il propose un monde musical parallèle et convaincant. Il ne copie pas Debussy même si parfois, surtout dans "Alladine et Palomides"  le thème et la musique se rapprochent de Pelléas. Curieux et intéressant compositeur qui a raté l’examen d’entrée de l’Ircam mais travaillé avec Pierre Boulez et avoue s’inspirer ici plutôt de Poulenc (La "Voix humaine" et le "Dialogue des Carmélites") ou de Ravel ("L’heure espagnole") "pour  parvenir, dit-il, à une prosodie théâtrale tout en offrant une musique profondément lyrique".

Lyrisme : heureusement oui, mezzo voce. Et c’est ici que l’on retrouve un autre cadeau de Peter de Caluwe : il offre à de jeunes chanteurs de briller dans une partition pas toujours évidente : Raquel Camarinha , Pierre Derhet et Renaud Delaigue réussissent leur entrée dans la grande maison d’opéra.

Au total, une œuvre pour "happy few" certes, amateurs de Maeterlinck et de musiques nouvelles : mais pour ceux-là, Attahir vaut le déplacement.

"Le silence des ombres" de Benjamin Attahir à la Monnaie, jusqu’au 6 octobre