Immersion Powder Her Face à l'hôtel Le Berger - chacun cherche son opéra

Immersion/Powder her Face/ La Monnaie
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Immersion/Powder her Face/ La Monnaie - © Pierre Philippe Hofmann

La Monnaie (re)visitait symboliquement Powder Her Face à l’hôtel Le Berger à Bruxelles, le 19 septembre dernier. Quand la rencontre avec le public prend la forme qu’on lui donne et bouscule sa raideur d’un élan inattendu, naît l’agora. Détails.

L’idée ? Une immersion dans Powder her Face, l’opéra du compositeur britannique Thomas Adès, sur un livret de Philip Hensher, mis en scène par Mariusz Treliński sous la direction musicale de Alejo Pérez. La Monnaie nous donne rendez-vous un samedi soir à l’hôtel Le Berger, très sage côté face, plus osé côté pile ; un ascenseur pour accéder aux chambres, des escaliers pour redescendre incognito. Il est 20h, lorsque j’arrive, à l’heure dite, échevelée, pensant être très en retard. Les visiteurs d’un soir, sur liste d’attente ou non, trépignent dans le hall de l’hôtel culte – souvenirs d’une maison de rendez-vous. Ils attendent, inquiets, leurs tickets, et surtout leurs deux précieux premiers rendez-vous avec la liberté de passer d’une chambre à l’autre, après.

Dans le désordre, on aperçoit, dans le salon/bonbonnière mitoyen, celles et ceux qu’on va peut-être avoir la chance de rencontrer dans l’une des chambres aux doux prénoms de cocottes (Antoinette, Ambre, Blanche, etc.) pour explorer autrement l’opéra Powder her Face bientôt à l’affiche de La Monnaie aux Halles de Schaerbeek : Mariusz Treliński, metteur en scène ; Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef au journal Le Soir ; Peter Coleman-Wright, le duc dans la pièce d’opéra ; Agnieszka Graff, auteure ; Isabelle Tilmant, psychologue ; Krystian Lada, dramaturge à La Monnaie ; Kerstin Avemo, femme de chambre dans la pièce d’opéra ; Laurent de Sutter, essayiste et éditeur ; Bea Ercolini, féministe et rédactrice en chef du Elle (Belgique) et Leonardo Capalbo, électricien dans la pièce d’opéra.

Powder her Face est la pièce d’opéra, sombre et puissante, entièrement consacrée à une femme : la Duchesse d’Argyll, la dirty Duchess qui laissa libre cours à ses pulsions sexuelles dans une Angleterre - encore très/trop victorienne - dans les années 1950-1960, l’héroïne malgré elle d’un des plus grands scandales sexuels du XXème siècle sur fond de porn polaroid (étrange allégorie du présent ultra-médiatisé et porn selfie avant l’heure).

Rendez-vous pris, tout le monde emprunte les escaliers. L’odyssée commence. Chaque chambre suprêmement désuète/chic porte l’opéra en elle. Les invités d’un soir font un peu Sophie Calle –on se rappelle de sa performance, chambre 20 à l’hôtel La Mirande au Festival d’Avignon en 2013. Les discussions naissent dans les vrais-faux huis clos, à même la moquette ou sur les lits défaits. Certaines achèvent les reliquats mièvres de la morale. Parfois, à son désarroi, non ; le sujet s’y prête, elles empruntent sa brutalité expressive tout en se piquant de bon goût. Mais aucune violence verbale n’est faite. Et plus extraordinaire, le registre est celui de la controverse, éclatée et éclatante, pour développer une interprétation personnelle de la pièce et de ses thèmes : le féminisme, sphère privée/sphère intime, le politique, la sexualité et la démocratie elle-même. Car toutes et tous partagent la même ferveur " Opera, I love you so much ", ce sont des amoureux évoquant aussi leurs futurs voyages à Paris ou ailleurs, pour voir L’opéra, celui qu’on ne peut manquer. Subsiste néanmoins le regret de ne pas avoir pu visiter toutes les chambres, véritables aires de repos, de jouissance et de source d’inspiration, les yeux dans les yeux.

Concept marketing, coup d’éclat ou réel désir d’aller à la rencontre de son public autrement ? Répondre : " concept marketing " serait faire une erreur d’appréciation. Lorsqu’on discute avec le dramaturge Krystian Lada, celui qui aime bouleverser les codes, il affirme avec conviction vouloir expérimenter de nouvelles formes de rencontres avec le public pour créer de nouveaux dialogues, mêmes infimes, dans un sens critique et politique. Cette exigence, cet engagement reflète bien la volonté de La Monnaie (devenue nomade, hors les murs pour cause de travaux) d’imaginer un nouvel opéra aussi inspiré qu’à la portée de tous, fondé sur une rencontre heureuse – pas question de le laisser au coffre dans un écrin.

Mais la grande œuvre reste à venir aux Halles de Schaerbeek. La nuit est ouverte à la lumière, Powder our Face.

 

Powder her Face du 22 septembre au 3 octobre 2015 aux Halles de Schaerbeek (La Monnaie hors les murs)