Wim Vandekeybus – In Spite of Wishing and Wanting, l'insoutenable légèreté de la masculinité

In Spite of Wishing and Wanting
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In Spite of Wishing and Wanting - © Danny Willems

Ultima Vez reprend une pièce clé de son œuvre In Spite of Wishing and Wanting. Créée en 2016, sa beauté et sa fulgurance nous touchent encore au cœur. Entretien sensible avec le chorégraphe Wim Vandekeybus. Ici, les hommes ne se cachent pas pour vivre, ils irradient sur la musique de David Byrne.

 

Sylvia Botella : En 2016, vous recréez la pièce In Spite of Wishing and Wanting. Pourquoi l’artiste souhaite-t-il la revisiter ?

Wim Vandekeybus : Nous avons déjà repris ma première création What the Body does not remember, créée en 1987. Car cette pièce est un peu l’abécédaire de mon œuvre. À l’origine, je n’étais pas danseur ni chorégraphe. J’ai dû inventer un langage qui a évolué au fil du temps. En 1989, j’ai créé Les porteuses de mauvaises nouvelles et une trentaine de pièces depuis. Je ne pensais pas qu’il serait facile de reprendre les pièces de mon répertoire. Mais la reprise de What the Body does not remember a prouvé le contraire. Nous avons donc décidé de reprendre In Spite of Wishing and Wanting parallèlement aux nouvelles créations en prenant garde qu’elles ne se concurrencent pas.

In Spite of Wishing and Wanting (1999) comme Puur (2005) est une pièce importante, elle inaugure une nouvelle période. C’est la première pièce où j’explore un travail cinématographique, aussi. C’est le film qui est à l’origine de la pièce. Je voulais faire un film avec Jan de Coster (ndlr, co-scénariste) qui met au jour l’inconscient des danseurs sur le plateau, un peu comme une chambre mentale, d’après l’œuvre Cuento sin moraleja et Acefalia de l’Argentin Julio Cortazar. Le film a des accents felliniens, il est surréaliste, aussi.

La pièce est loin des sophistications formelles, elle est d’une grande épure. Il n’y a pas de décors. Il y a seulement la lumière, un écran de cinéma et des coussins. Il est vrai que je préfère les pièces légères où les danseurs sont nombreux (rires). Aujourd’hui, tout le monde réclame à cor et à cris Blush (2002). Qui sait ?

Cette pièce a pour territoire le sommeil. Les danseurs sont des dormeurs qui ont des sursauts de réveils. Il y a le mors que vous essayez d’ôter et le bus qui explose. Il y a dans le film The Last words, le vendeur de cris et la tête décapitée. Au regard des meurtres de masse et des questions d’altérité qui se posent tragiquement, aujourd’hui In Spite of Wishing and Wanting résonne étrangement. Souhaitez-vous réveiller le dormeur qui est en nous ?

" Wishing and wanting " incarne le désir primaire. Au début du spectacle, un des danseurs retourne presque à l’état primitif et à ses peurs. Après, il y a la scène des dormeurs… Je dors très peu, je pense beaucoup. Je trouve que l’inconscient exprime nos désirs les plus profonds. Il est très facile de dire : " je veux ça, je veux ça ", mais après… Ce sont nos désirs et nos peurs qui nous guident. C’est pourquoi, les danseurs dorment debout sur le plateau, ils sont dans le flottement de la rêverie. Le texte est simple. Ce sont des personnes qui veulent quelque chose. Tous disent : " c’est à moi ! C’est à moi ! ". Nous pensons que notre désir est singulier, alors que nous prenons seulement ce qui est à notre portée. Cet état inconscient est très instinctif. Il est semblable à celui qui plane au-dessus du film Stalker d’Andreï Tarkovski (1979).

Cela me fait penser à une anecdote. Nous étions, un jour, en tournée au Mexique avec Octavio Iturbe, qui est mexicain. Les Mexicains sont très " mystiques ". Pour eux, tout est symbolique. Nous devions à un moment passer devant un arbre. Octavio me dit : " stop ! Tu dois faire un voeu avant ". Mais je n’avais aucun vœu en tête, j’étais incapable d’en formuler un. Soudainement un chat est passé tranquillement. Il n’avait pas ce problème-là (rires). On comprend qu’on se complique beaucoup la vie. On veut donner un sens à tout, y compris au chat noir qu’on considère de mauvais augure mais lui, il ne sait pas qu’il est " noir " (rires).

C’est vrai qu’il y a, dans In Spite of Wishing and Wanting, d’étranges coïncidences qui embrassent le réel. Le texte parle d’un bus et il explose. Sur le plateau, c’est un coussin qui explose. Pareil pour la pièce What the Body does not remember. Elle gratte derrière la surface et peint une autre image plus inquiète : les accidents, les peurs, etc. Aujourd’hui, nous vivons dans la peur, elle investit le moindre détail. In Spite of Wishing and Wanting est une pièce à la fois très masculine et très féminine. Elle est un peu en dehors du temps. Les danseurs d’aujourd’hui sont très calmes comparés aux danseurs d’hier. Au même âge, nous étions plus rock’n’roll, nous nous aimions mais nous nous détestions, aussi. J’ai beaucoup décrit aux danseurs l’atmosphère originelle. Mais il est très difficile de leur expliquer concrètement et surtout de leur faire ressentir.

À quel point estimez-vous que In Spite of Wishing and Wanting est une œuvre capitale dans votre parcours de chorégraphe ?

Elle est importante, c’est une œuvre clé. Et la partition musicale de David Byrne charrie une grande puissance et propose une lecture sensible de la pièce. Un jour, David Byrne est venu nous voir répéter à l’Ancienne Belgique à Bruxelles. Nous nous sommes revus et je lui ai demandé s’il accepterait de travailler sur ma prochaine pièce où il n’y aurait que des hommes. Il devait partir au Maroc. Il a accepté et changé son vol. Je lui avais demandé une modeste contribution mais contre toute attente, il a composé toute la musique de la pièce. C’est au rythme du film The Last Words qu’avance la narration. Nous l’avons tourné en six jours avec peu d’argent à Tour & Taxis - avant sa rénovation - à Bruxelles. Il y a la danse, mais aussi le texte… À mon sens, c’est une pièce totale.

Oui, on sent que dans la pièce, la danse, l’image (le film en deux parties The Last Words que vous avez réalisé, d’après l’œuvre Cuento sin moraleja et Acefalia de l’argentin Julio Cortazar), la musique de David Byrne et le texte sont pensés ensemble.

J’étais à Tokyo lorsque j’ai écrit en une nuit la base du scénario. Ce n’est qu’après, lorsque j’ai demandé les droits à la veuve de Julio Cortazar, que j’ai découvert qu’il y avait deux histoires : le vendeur de cris et la tête décapitée qui continue de vivre avec malice. Nous avons créé la pièce autour du film. Pendant que nous le montions, nous répétions la pièce. Tout s’est fait en même temps. Le film et la pièce suivent la même trajectoire. J’avais déjà fait allusion à cette histoire dans la pièce Bereft of Blissful Union (1996) avec Saïd Gharbi mais je l’avais oubliée. Je l’ai redécouvert récemment. J’aime les petits voyages qui engendrent les grands voyages. C’est pour cette raison que j’ai accepté de créer sans argent une pièce de Shakespeare avec cent-vingt enfants pour la fête de fin d’année de l’école de mon fils qui a six ans. Je sais qu’il en jaillira autre chose.

C’est une pièce d’une très grande force et virtuosité.

Je l’ai reprise sans voir la moindre vidéo, seulement sur la base de mes souvenirs. Ce sont mes assistants qui ont vu les vidéos et qui ont scruté les mouvements. Je n’aime pas me livrer à cet exercice. Je préfère faire un travail de mémoire. Il ouvre des plans plus larges même si après on retourne au mouvement originel.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre collaborateur avec David Byrne, co-fondateur du groupe Talking Heads ?

J’avais déjà travaillé avec Marc Ribot. Ils sont proches mais Marc Ribot est plus " classique ". Et David Byrne est un songwriter. C’était la première fois que David Byrne composait la musique d’une pièce de danse. Contrairement à Marc Ribot, il est très silencieux, il est dans son monde. Il est très singulier. Il a suivi une journée de répétition de In Spite of Wishing and Wanting. Et ensuite, il a composé la musique. Nous l’avons écoutée ensemble et l’avons un peu corrigée. Tout était " samplé ". Je lui ai proposé de travailler avec des musiciens belges. Tous voulaient travailler avec DAVID BYRNE (rires). La collaboration a été très fructueuse. La musique est le " résonateur émotionnel ", chaque scène est empreinte de son élan. Elle permet de prolonger l’expérience. On voit vivre et on a vécu avec.

La musique est extrêmement présente dans vos pièces.

La musique, c’est l’émotion, c’est une plongée sensitive, proche de la danse. La danse n’a pas de lois. Le mouvement, c’est presque comme une peinture abstraite. On peut toujours y reconnaître quelque chose. Pareil pour la musique. Pourquoi la musique est-elle aussi populaire ? La musique est semblable à de la poésie, elle n’est pas " littérale ", pourtant elle peut être " incorrecte ". On ne doit pas forcément l’expliquer ou lui donner un sens. Et les paroles d’une chanson sont parfois mineures. C’est comme à l’opéra, parfois on ne comprend pas les paroles mais on connaît l’histoire. Et c’est suffisant.

Le spectateur éprouve beaucoup de sensations, presque érotiques alors que peu de choses sont montrées. Cela passe uniquement par le travail formel et c’est cela qui est extrêmement troublant. Nous sommes emportés comme peuvent l’être les danseurs dans leur désir d’émancipation.

Oui, In Spite of Wishing and Wanting est une pièce plus érotique que la pièce Spiegel créée en 2006, par exemple, qui mêle des hommes et des femmes. Elle ouvre l’esprit à un déluge sensoriel et stimulant, proche de celui de l’œuvre de Pasolini qui était homosexuel, de ce qu’il décrit… Comment il pouvait être amoureux du genou d’un footballeur, etc. La lumière irradie dans le moindre geste. Des hommes ensemble, c’est très érotique, tout ne paraît pas joué d’avance. Ils convoquent l’érotisme comme une présence spectrale, elle hante les images. On sent qu’à tout moment, tout peut basculer.

L’homosexualité est un thème moins provocateur, aujourd’hui. Le monde a changé depuis 1999… Enfin peut-être pas autant qu’on le pense, demeure son ambivalence, il est à la fois ouvert et replié sur-lui même à cause de la religion que certains veulent politiser absolument.

Il y a dans In Spite of Wishing and Wanting, la grâce de la force masculine. Jamais le corps masculin n’a été donné aussi beau à voir. Ce sentiment est très difficilement explicable.

Dans In Spite of Wishing and Wanting, le corps évoque immanquablement la peinture. Flavio D’Andrea est sculpté comme un David. Tandis que Yassin Mrabtifi est plus massif dans son kilt ou Cheng-An Wu plus féminin. Mais leur relation est possible. Elle rend palpable la proximité épidermique du contact, son intensité et son immédiateté. Et elle déjoue tous les pièges du mauvais goût. C’est beau à observer. Je pense que lorsque je choisis des danseurs, je pose un regard " juste " sur leurs corps mais il est moins intellectualisé qu’intuitif. Je fais confiance à mon intuition.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur vos futurs projets ?

En 2016, nous préparons un livre qui sera moins un livre sur Ultima Vez ou sur moi qu’un livre visuel sur notre processus de travail. Il sera publié aux éditions Lannoo. Je suis en train de regarder et de trier des milliers de négatifs (sourire). Et nous sommes en tournée avec In Spite of Wishing and Wanting et Speak low if you speak Love.

En 2017, nous créerons Mockumentary of a contemporary saviour (titre provisoire), une pièce plus théâtrale avec des danseurs et en 2017 ou 2018, la suite d’Œdipus/bêt noir, peut-être Antigone. Et enfin, je prépare un nouveau film.

Lorsque vous rêvez à quoi rêvez-vous ?

Les rêves changent au fil du temps. Je dors peu la nuit. Je pense beaucoup mais je ne me lève pas pour écrire. Beaucoup de choses naissent dans mon demi-sommeil, y compris les angoisses et les vérités cruelles sur la vie qui sont pour moi inspirantes. Elles créent souvent une forme de tension nécessaire sur le plateau.

 

Entretien réalisé par Sylvia Botella le 28 janvier 2016 à Bruxelles

 

In Spite of Wishing and Wanting de Wim Vandekeybus du 26 janvier au 5 février 2016 au KVS à Bruxelles. Et en tournée mondiale : ultimavez.com