Une "Flûte" selon Castellucci. Mozart assassiné ? Non, simplement interrogé. Rude et passionnant ****

"la Flûte enchantée" Mozart, m.e.s Romeo Castellucci
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"la Flûte enchantée" Mozart, m.e.s Romeo Castellucci - © B.Uhlig La Monnaie

Depuis la première de cette "Flûte" la polémique fait rage dans la critique d’opéra belge et française, mais le spectacle de Castellucci se joue à guichets fermés jusqu’à demain 4 octobre.  Les connaisseurs comme les novices se souviendront de cette "Flûte" pas comme les autres.

Romeo Castellucci a-t-il commis un crime de lèse-majesté en cassant la "Flûte" sacrée de Mozart ? Au sens strict, oui, pour un amateur d’opéra pour qui  le metteur en scène peut tout juste rafraîchir une œuvre pour mieux la conserver. Non si on considère qu’un "artiste" contemporain peut "refaire" une œuvre et même en contester le sens. Questionner n’est pas tuer mais éclairer d’un jour nouveau.

C’est vrai que Castellucci n’y a pas été de main morte, comme toujours. En 1998 il s’emparait du "Giulio Cesare" de Shakespeare pour faire subir un "traitement" spectaculaire où le langage du pouvoir était détruit sous nos yeux ébahis. On ne se souvient plus du texte mais les images demeurent en nous pour toujours. Ici la musique de Mozart est bien là dans la beauté sublime de ses airs. Mais Castellucci a rasé le récit, éliminé les dialogues, d’ailleurs fort critiqués, de Schikaneder. Au 1er acte, Il laisse notre imaginaire voguer, sur une sublime construction baroque où la blancheur de la lumière, sa vaine beauté, multipliée par une danse répétitive et des personnages/chanteurs dédoublés donne le tournis, presque physiquement. Le Palais de la Raison, celui de Sarastro c’est un peu le Palais de l’Illusion, du faux semblant, l’essence du baroque, un pouvoir gonflé par la beauté. Mais cette caricature visuelle du pouvoir, ce flot de blancheur lumineuse qui nous éblouit sur des airs sublimes, ce double flot de musique et de peinture en mouvement, je l’ai ressenti comme une "autre" œuvre d’art. Et je l’ai progressivement adorée, cette "Flûte", en pestant d’abord de voir ma connaissance du livret "larguée".

Un flux visuel et musical plus qu’un récit.

Les personnages principaux s’effacent, ou sont dédoublés et leur histoire se perd. Sauf la Reine de la Nuit et en fin de 2è acte Papageno, incarnation du bon sens "terrien". Une œuvre à thèse ? Oui mais pas à base d’"idées" mais de "tableaux" qui annoncent clairement la "couleur" : la Nuit et sa Reine sont supérieurs à la Lumière et à la mâle Raison maçonnique. Un contre-sens assumé, revendiqué. De la musique de Mozart, dont il fait l’éloge enflammé, il ne garde pratiquement que les airs. Mais la musique est le centre d’une méditation métaphysique sur le monde, la création, la nature humaine et le rapport à la Terre-Mère. Un opéra ? Oui mais d’abord une "performance" où Castellucci s’appuie sur le chant mozartien pour nous introduire dans son monde à lui, visuel, fort, dérangeant. Une surprise ? Non, une continuité.

 

Mozart versus Castellucci ?

Quand Picasso interroge les "Ménines" de Vélazquez, en 45 variations, la figure du Roi devient petit à petit la figure de Picasso lui-même. Un hommage au maître, en forme de défi. De même cette " Flûte " est comme un autoportrait implicite de Castellucci et de ses doutes sur l’échec de la Raison, furieusement d’actualité dans le monde actuel. Pour un rationaliste convaincu il y a une provocation par rapport à "l’esprit des Lumières" socle de nos constructions mentales. Mais secouer n’est pas détruire.

Et le 2è acte, qui joue sur la laideur de costumes de prisonniers et un livret contemporain de Claudia Castellucci, la sœur du "peintre", introduit soudain des images fortes et qui touchent alors que l’élégant 1er acte parodiait froidement la lumière du pouvoir. La réalité s’insinue sous forme d’un groupe de femmes aveugles de naissance, qui souffrent de l’absence de lumière mais finissent par y trouver d’autres avantages, une autre sensibilité, musicale, dans leurs ténèbres. Elles sont du côté de la Reine de la Nuit alors qu’un groupe d’hommes, grands brûlés, victimes du feu, le corps couvert de blessures sont du côté de Sarastro. Leurs "épreuves" ne sont pas maçonniques mais humaines et métaphysiques : comment supporter cette "différence" par rapport à la norme ? Les deux groupes, les aveugles et les grands brûlés, se retrouveront, comme Tamino et Pamina à la fin de leurs épreuves maçonniques, sur des thèmes proches, l’obscurité, le feu, des épreuves qui font accéder à la sagesse et à l’amour. Mais les groupes se retrouvent plutôt dans la compassion et Papageno fait l’éloge de l’amour terrestre. Il est avec la Reine de la Nuit le seul individu "reconnaissable", individualisé de tout l’opéra où les personnages classiques sont fondus dans l’ensemble, comme un chœur plus que des solistes .

Instinct contre Raison ? la musique fait la synthèse des contraires

Il y a certes de quoi se fâcher pour les tenants de la laïcité maçonnique stricto sensu et du respect des intentions de Mozart.  A l’Opéra de Paris ou à Salzbourg nul doute que ça aurait fait un beau chahut, une "bronca". A Bruxelles, Romeo Castellucci est une vedette via deux autres opéras un peu bousculés à la Monnaie, "Parsifal" et "Orphée et Eurydice". Une vedette qu’on attend, comme jadis le dernier Bergman, le dernier Chéreau, ou aujourd’hui le dernier Warlikowski ou le dernier Tcherniakov. Quitte à râler.

Et la musique dans tout ça ? L’orchestre de la Monnaie conduit avec précision et nuances par Antonello Manacorda joue le flux des voix et pas les arias "bel cantistes" : le chef enchaîne les airs et casse la volonté du public d’applaudir les performances vocales sauf pour la Reine de La Nuit, merveilleuse Sabine Devieilhe et Papageno, truculent Georg Nigl. Sophie Karthäuser (Pamina) est pourtant bien là, mozartienne élégante qui fait fondre ceux que la mise en scène incommode.

Au total, une "Flûte" inoubliable, unique. A peine une "Flûte" ou une "Flûte" irritante pour les défenseurs de la tradition.  Et pour les autres, dont je suis, un dialogue percutant entre une œuvre forte, qui résiste à toutes les interprétations et un metteur en scène radical qui utilise des images troublantes, d’un excès de beauté  à un excès de laideur, pour défendre l’instinct maternel supérieur à la Raison masculine. Une question métaphysique plus que politique. Instinct ou /et raison ? Chacun plonge en soi, s’interroge. Comme ces aveugles de naissance ou ces grands brûlés. Et cette musique de Mozart, toujours actuelle, qui transcende les époques

 "La Flûte enchantée" de Mozart, m.e.s de Romeo Castellucci .

A la Monnaie jusqu’au 4 octobre. (sold out mais il y a toujours des désistements de dernière minute)

Disponible sur Arte Concert et Mezzo jusqu’en mars 2019.

Notez que 22 maisons d’opéra dans 14 pays (dont La Monnaie et l’Opéra de Paris) proposent du live streaming et du "replay" de certaines œuvres sur Arte, une fois par mois.