Un Sérail au Sahara: un enlèvement moderne(signé Mozart)

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Un Mozart actualisé dans un décor saharien qui nous plonge dans le choc des civilisations...avec un vrai dialogue et une fin négociée. Sobre et efficace.

Critique:***

Ce n’est pas la première fois qu’un metteur en scène italien utilise « Die Entführung aus dem Serail », dans un contexte de politique contemporaine. L’exemple le plus fameux est la version 1997 du festival de Salzbourg dirigé par le Belge Gérard Mortier : le metteur en scène franco palestinien François Abou Salim créait la surprise en plongeant l’action dans un milieu arabo-turc actuel où ne manquaient ni mitrailleuses et barbelés.

La sobre version du metteur en scène  allemand Eike Gramss (proposé au Vlaamse Opera)  a pour unique décor un campement dans le désert  où le chœur de janissaires a les apparences de… femmes voilées armées. Et c’est une jeep qui sera l’instrument de la délivrance. Le rôle muet du Pacha « éclairé », sorti tout droit du Siècle des Lumières est joué par un grand acteur palestinien, Norman Issa. Enfin cet opéra sans « récitatifs »permet  une nouveauté : les parties parlées, sans musique d’accompagnement, sont proférées tout à tour en espagnol, anglais, turc ou arabe selon les protagonistes. Des dialogues non-sur-titrés, voilà un joli exercice de multilinguisme appliqué. Cette actualisation est donc assez « tendance » mais est particulièrement pertinente  en cette époque de guerre des civilisations où l’Islam se radicalise, se caricature même, alors que l’Occident, de l’Amérique à la Russie, de l’Europe à Israël, oublie la voie du dialogue.

bOr en 1782, lorsque cet « Enlèvement  au Sérail » fut créé à Vienne avec la bénédiction de l’Empereur Joseph II, les despotes se voulaient « éclairés ». Et le Pacha Selim (dans Mozart) incarne cette volonté de bienveillance alors que son serviteur caricatural Osmin incarne l’instinct guerrier à l’état pur, mais de manière tellement excessive qu’il en devient comique. Ici le baryton-basse turc Günes Gürle, nous donne d’Osmin une saisissante incarnation, dominant avec élégance les passages  du grave à l’aigu, toujours juste et scintillants. Les couples traditionnels sont joliment incarnés : Konstanze, la prisonnière du Pacha jouée avec aplomb par la soprano Iride Martinez alors que  Belmonte, son amoureux un peu effacé, est interprété par  le fin ténor russe Maxim Mironov. Dans le couple comique des valets Pedrillo  (Eduardo Santamaria) est plus convaincant que sa compagne Blonde, un peu conventionnelle. Conventionnelles aussi, de la part du metteur en scène, les superbes arias chantées à l’ancienne, face au public, sans grand ressort dramatique. C’est ma seule restriction à cet « Entführung aus dem Serail » contemporain, espiègle et sobre à la fois, où le rire et la bouffonnerie se  mêlent avec élégance au désordre amoureux et au dialogue des civilisations.

« Die Entführung aus dem Serail » au  Vlaamse Opera. A Anvers, jusqu’au 7 novembre. A Gand, du 14 au 23 novembre. Info: www.vlaamseopera.be

Christian Jade (RTBF.be)