" Un homme libre " (Malika Madi). Une fable sur les ratés de la transmission au pays d'Allah.

"Un homme libre" Malika Madi
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"Un homme libre" Malika Madi - © DR Espace Magh

Malika Madi est plus connue comme romancière que comme auteur dramatique. Elle est née en Wallonie à la fin des années 60 de parents algériens, avec un père mineur de fond. Son premier roman  " Nuit d’encre pour Farah " a obtenu le Prix des lycéens (2003). Un autre (" Les silences de Médéa ") qui relate les horreurs commises en Algérie pendant l’offensive des fondamentalistes en 1990, a été adapté au cinéma. Sa première pièce " Sucre, venin et fleur d’oranger " a été jouée " au Kaaitheater  et déjà, à l’Espace Magh.

Un homme libre "montre les contradictions d’Adam, un radiologue musulman brillant et …explicitement athée. Yacoub, son père, qu’on ne verra qu’à la fin est un musulman pieux, " conservateur " mais pas tenté du tout par l’extrémisme. Au début de la pièce Adam, dépressif  à la suite de la mort d’une de ses patientes, se trouve dans un hôpital psychiatrique et voit défiler toute sa famille. L’occasion d’un examen de conscience, d’une sorte de psychanalyse de groupe. Sara, sa patiente s’est suicidée à la suite d’une maladresse : après un examen radiologique il a prescrit une biopsie et elle a anticipé sa mort. A partir de ce moment on va vivre sur une double dimension : les parents successifs sont réels mais le fantôme de Sara qui hante l’esprit d’Adam donne au récit une allure de " conte ". Les deux niveaux cohabitent grâce à une scénographie efficace de Renata Gorka: parfois Sara, dans le fond de la chambre, joue à la marionnette/fantôme qui " tire les ficelles " d’une histoire compliquée. Soit dans le lit d’Adam, sensuelle, elle joue l’" Eve " tentatrice et suggère une des clefs de son suicide. Elle peut aussi être le double mental, la partie féminine d’Adam, ou représenter l’autrice, Malika Madi, la seule femme de cette histoire d’hommes. Comme si en terre d’Islam seuls les hommes pouvaient " transmettre " Aucune conclusion n’apparaît clairement : au public de décider et du statut personnage de Sara et des contradictions de la famille.

Athéisme en terre musulmane : un  tabou abordé avec nuances.

On a d’abord à faire à un oncle bienveillant, puis au fils d’Adam, Bilal, qui reproche à son père son athéisme et est tenté par le djihadisme même si sa jeunesse fut " musicale " et proche des habitudes " occidentales ". Arrive ensuite Yacoub, le père, croyant humble mais têtu. Il reproche à son propre père, resté en Algérie, et qu’on ne verra jamais, son absence de foi, son athéisme qui a l’a mené en prison, condamné comme apostat. La fable porte sur la malédiction des rapports père/fils non seulement en Belgique mais aussi en terre musulmane. Adam, athée, est coincé entre un fils tenté par le djihadisme  et un père musulman conservateur. Et Yacoub est coincé entre un père et un fils… athées. Poser la question en la laissant ouverte est une des vertus de la pièce. Mais oser poser la question de l’athéisme dans l’Islam est peu banal. Après la représentation le débat qui a suivi entre l’autrice et un public de musulmans et …d’athées était à la fois émouvant et passionnant. Une parole de femme sur une histoire d’hommes est d’autant plus efficace qu’elle disposait d’un beau panel  d’acteurs, Philippe Rasse, Claude Enuset. Avec 2 jeunes, inconnus de moi, Antoine Makhoul et Amélie Remacle. Seul regret : avoir si peu d’acteurs issus de l’immigration pour incarner une histoire typiquement musulmane. Je suis pour le mélange des genres et le fait de ne pas cantonner des musulmans dans des rôles de musulmans. Mais ici un Belgo/Libanais en tout et pour tout, c’est un peu… peu !

Donc une œuvre utile et bien menée, à faire circuler dans toutes les communautés, pas seulement musulmanes. Malika Madi prouve que l’interrogation sur la foi et l’athéisme est le propre de toutes les religions et de tous les sexes. Le fameux esprit des lumières est partout.

" Un homme libre " de Malika Madi à l’Espace Magh jusqu’au 31 mars.

INFO https://www.espacemagh.be/

Christian Jade (RTBF.be)