Trois jeunes projets théâtraux, trois réussites !

"La chambarde" Nicolas Mouzet Tagawa
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"La chambarde" Nicolas Mouzet Tagawa - © Serge Gutwirth

Trois jeunes projets théâtraux, trois réussites !

 

" Chambarde", un ovni, aux Tanneurs, " Disparition des Lucioles ", engagé, au Théâtre de la Vie, "Paradoxe du Tas ", amusant, aux Riches-Claires. Cette semaine,  mon bonheur théâtral provient de 3 équipes jeunes, inventives qui traduisent de manière différente les inquiétudes de l’époque.

" La Chambarde " de Nicolas Mouzet Tagawa. **** ou rien ! Un beau défi.

C’est un objet théâtral curieux, entre peinture mouvante, performance et opéra. Une sorte de défi au " bon sens " réaliste et un manifeste pour l’abstraction au théâtre. Casse-gueule ? Oui mais ça tient la route .Tellement beau qu’on en redemande … si on entre dans ce jeu de lenteur très calculée où il n’y a pas de place pour l’improvisation. Etonnante performance d’une planche en équilibre instable qui vous accroche accumulant les sens, ou pas. La scène du balcon de ‘Roméo et Juliette’ de Shakespeare est bien là mais ‘déstructurée’, portant non pas sur l’amour mais sur la relativité du nom de Roméo. Nicolas Mouzet Tagawa veut ’chambarder’, renverser l’équilibre, non pas social  ou politique du monde (ou alors comme métaphore), mais les habitudes de la convention théâtrale qui placent l’acteur au centre et la scénographie  à son service. Ici renversement paradoxal puisque les 2 acteurs (Nicolas Pastouraux, Jean-Baptiste Polge) et 2 actrices (Claire Rappin et Eline Schumacher) acceptent d’être des ‘ombres’, porteuses de voix, dans un beau tableau. Ils manipulant des objets simples mais dont le déplacement, savamment éclairé et nourri d’inquiétantes musiques, donne une profondeur et une densité inaccoutumée au décor mouvant. Celui-ci devient le principal acteur, créant l’action, l’orientant, lui donnant son rythme par une création musicale insinuante, pleine de références savantes et populaires, comme les textes.  Comment cet ‘anti-théâtre’ tient debout ? Mystère. Moi j’ai marché à fond. D’autres peuvent s’y perdre. Nicolas Mouzet Tagawa a été éducateur d’enfants autistes et ça se sent et rapproche, pour moi, son spectacle du fameux " Regard du Sourd " le premier spectacle de  Robert Wilson (années70 !). An niveau belge, il y a comme une atmosphère à la Maeterlinck, un clair obscur angoissant ou cet art oublié, de feu Thierry Salmon,  fasciné par la géométrie dans l’espace, dans ‘Fastes Foules’ par exemple. Oui ce jeune homme et toute son équipe, qu’on sent très soudés (remarquables lumière et son de Mathieu Ferry), méritent l’attention des programmateurs un  peu audacieux. On le sent doué pour le théâtre comme pour l’opéra. A suivre, comme on dit.

" La Chambarde " de Nicolas Mouzet Tagawa. Au Théâtre les Tanneurs, jusqu’au 18 novembre.

 ‘Disparition des lucioles’ (Groupe Darpa) : la contestation 2017, un Mai 68 revisité avec humour ***

" Dans une banlieue verte, un quartier est menacé par la construction d’une autoroute européenne de dernière génération. Face à la complaisance des pouvoirs publics, les habitants s’organisent. Parmi eux, quelques jeunes colocataires s’activent à l’aide de méthodes surprenantes pour empêcher le chantier d’aboutir. Quels sont les moyens de résistance d’une génération en perte de repères ? "

Le pitch des ‘Lucioles’, résumé par les auteurs, est parfait. A partir de là on pense à du théâtre ‘engagé’, du théâtre action à l’ancienne. Et il y a de ça puisque les acteurs se sont plongés dans le milieu associatif pour nourrir leur expérience un peu comme ces ‘maos 68’allant jouer les prolétaires en usine. Mais ici c’est le milieu bobo et citoyen qui est ‘exploré’. Nuance ! C’est aussi du  théâtre documentaire où des vidéos mêlent la réalité et la fiction avec humour et distance théâtrale. Un beau portrait de groupe, surtout,  dans cette fresque écologique, avec des tempéraments de chefs à la Mélenchon, et d’autres plus "réalos", modérés. C’est vieux comme tous les partis de gauche ou écolos: faut-il ‘se mouiller’ ou rester purs et se préserver pour des moments plus stratégiques? Ces jeunes révolutionnaires critiques se cognent au mur de verre de la réalité européenne capitaliste avec encore moins de moyens d’action qu’en 68. Difficile de résister à ce spectacle des illusions perdues ou de la vigilance nécessaire. Style un peu " foutraque " et quelques longueurs à la présentation à Liège sont gommées, paraît-il, de la version bruxelloise. Excellente performance de Christophe Menier, Raphaël Van Keulen, Alessandro de ¨Pascale? Simon Verjans et Sarah Testa). Un spectacle qui mériterait une plus grande jauge que les petites salles d’art et essai où il est présenté (même dans certaines grandes structures).

‘Disparition des lucioles’ (Groupe Darpa) au Théâtre de la Vie jusqu’au 18 novembre.

 ‘Le Paradoxe du Tas’ (Collectif Hold up) :’voisins je vous hais/aime’. ***

Ce collectif de 5 filles et un garçon prend le taureau par les cornes à la sortie de l’IAD et décide un portrait de groupe s’adressant au jeune public comme aux adultes.  Avec peu de mots et un beau mélange de clownerie, danse et cirque. Devant nous 6 petites cases comme autant de mini-cellules d’un immeuble où l’espace est rare avec des conflits classiques : on envahit le voisin, on l’abrutit de bruits  ou on cherche à le séduire. La présentation vaut son pesant d’humour: " nous avons délimité l'espace intérieur de la structure en six parts égales correspondant plus ou moins à l'espace d'une douche, d'un lit une place ou d'un cercueil ". On parle mais rarement, et entre les lignes,  d’emploi, de convivialité, de fric, de supermarché. Des lieux communs mais ce spectacle est basé sur le rire, la caricature de la réalité sans didactisme, à la manière du Panach Club qui joue parfois sur le muet pour dire vrai. La manipulation d’objets, les exercices d’acrobatie, une chorégraphie bon enfant viennent séduire les petits et amuser les adultes. Avec 6 jeunes formant un collectif bien rythmé où le talent de Lucie Flamant (présence, expressivité, diction exceptionnelles) est déjà flagrant.

Le Paradoxe du Tas’ (Collectif Hold up) : aux Riches Claires jusqu’au 25 novembre.

Christian Jade (RTBF.be)