"Tous des oiseaux" de Wajdi Mouawad. Les 'identités meurtrières' passées au scalpel du grand théâtre épique. Just great ! ****

Souheila Yacoub et Jérémie Galiana dans Tous des oiseaux" de Wajdi Mouawad
2 images
Souheila Yacoub et Jérémie Galiana dans Tous des oiseaux" de Wajdi Mouawad - © Simon Gosselin

Tous les oiseaux " c’est un conte oriental contemporain, cruel et violent, un " Roméo et Juliette " judéo-arabe.Un conte : peu importe la ‘vraisemblance’ des détails puisque tout est ‘vrai’, juste, mêlant le réel et l’imaginaire, les symboles et les réalités. Et une épopée, interrogeant Orient et Occident à travers deux familles, dispersées de par le monde, et à travers deux peuples, juif et arabe, pourris de contradictions. Wajdi Mouawad ose donc explorer toutes les facettes du conflit judéo-arabe tout comme il avait mis à nu les haines intra-libanaises, dans son immense trilogie " IncendiesLittoral, Forêts ".

Cette fois ce Québécois, d’origine chrétienne libanaise, directeur du Théâtre de la Colline à Paris, ose s’aventurer dans le " territoire de l’ennemi ", comme il dit, et ceci n’est plus une métaphore. Et comme Amin Maalouf, son compatriote d’origine, dans son essai fameux, ‘Les identités meurtrières’, Mouawad tente d’apprivoiser la ‘bête identitaire’, mais par une épopée théâtrale sur fond de tragédie grecque

Tout part d’une rencontre entre une Arabe (Wahida) et un Juif (Eitan) dans une université new-yorkaise et du bref amour fou qui s’empare d’eux. Lui, Eitan est chercheur en génétique et ne croit qu’aux chromosomes comme véhicule de la transmission. De la culture, et du culte de la mémoire, y compris de la Shoah, il se méfie. Et, foi de chromosomes, quelque chose ‘cloche’ dans son propre patrimoine génétique entre son grand-père et son père. Seule sa grand-mère Leah, la ‘vieille sorcière’, divorcée, qui vit seule à Jérusalem connaît la clef du mystère. Un thriller chromosomique s’esquisse, résolu à l’extrême fin, clef de tous les paradoxes. Eitan tombe donc amoureux de Wahida, une jeune Arabe, qui, à New York, fait des recherches sur Léon l’Africain’, un jeune diplomate marocain du XVI è siècle (Hassan al Wazzan) fait prisonnier par des pirates. Ils le livrent au Pape, Léon X, qui le convertit de force au christianisme et lui donne son…nom, Léon ! Mais est-il resté musulman sous son masque chrétien ? Le rapport entre cette belle jeune femme et ce diplomate oublié ? Elle est orpheline, d’origine arabe,sans importance à New York, mais est-elle ‘traîtresse’ comme le diplomate ? Elle refoule son origine arabe sous le ‘masque’ de sa beauté : "Au fond, ça m’a protégée, je préférais mille fois qu’on me traite de tous les noms, qu’on me dise que je suis super belle, bonne à baiser, plutôt qu’on me dise que je suis arabe."

A Jérusalem, une famille aux abois

 L’idylle new-yorkaise ne dure que le temps de se déplacer à… Jérusalem où l’amour " mixte " capote sous un double choc, le refus de la famille juive d’autoriser ce mariage " traître à l’identité " et un attentat palestinien qui plonge Eitan dans le coma et oblige Wahida à choisir son camp. L’astuce dramaturgique est qu’on passe d’une bibliothèque new-new-yorkaise à une chambre d’hôpital à Jérusalem où Eitan, plongé dans le coma, revit en flash back, et sa demande en mariage refusée et toute l’histoire de sa famille en Allemagne et à Jérusalem. Avec une grande finesse d’analyse de toutes les contradictions cachées sous de fausses unanimités.Avec deux scènes d’anthologie : la violence de la dispute familiale pour refuser sa demande en mariage, où Wajdi Mouawad, de son propre aveu, puise largement dans son expérience de famille ...libanaise. Et le dialogue " forcé " par la jeune Wahida pour arracher à la " vieille sorcière" Leah, la grand-mère, le dernier " secret de famille " : un très beau dialogue de femmes par delà les différences culturelles qui porte sa charge d’émotion et de poésie. Planant au-dessus de la pièce " Tous des oiseaux ", l’impossible union du ciel et de la terre, du rêve et de la réalité que sont ces oiseaux qui se voudraient poissons…  

Une scénographie simple, des acteurs prodigieux de vérité

La scénographie d’Emmanuel Clolus sous son apparente simplicité permet l’essentiel : les " transhumances " d’une famille juive d’Allemagne à Jérusalem et New York. Une sorte de cartographie affective qui jongle avec les origines multiples et toutes les nuances du judaïsme, sous l’apparence monolithique du père d’Eitan, David et ses saintes colères identitaires. Une palette linguistique aussi puisque les acteurs passent de l’hébreu à l’allemand, de l’anglais  à l’arabe avec une aisance stupéfiante, comme une mini tour de Babel. Avec d’immenses surtitres pour que rien ne se perde. Pas un mot de français…à Paris, et un public enthousiaste ! Les acteurs, tous inconnus de nous, sont exceptionnels de justesse dans les situations les plus invraisemblables. La grande actrice israélienne Leora Rivlin, dans le rôle de la grand-mère nous a embarqués, avec un talent immense, dans son trip énigmatique. Tout comme la jeune Souheila Yacoub, la Juliette arabe (une Suissesse tuniso…flamande), jouant de son charme et de son intelligence dramatique. Mais à dire vrai, ils sont tous excellents du père, David (Rafael Weinstock), bloc de colère, colosse aux pieds d’argile, à la mère, Norah (Judith Rosmair, vedette de la Schaubühne) ou au fils (Eitan) Jérémie Galiana, vif argent et mort vivant omniprésent sur scène (origines belgo-franco-américano-allemandes, une cascade d’identités…heureuses).

Une tournée mondiale difficile pour un sujet brûlant ?

A voir d’urgence à Paris ou ailleurs.Toutes les pièces de Wajdi Mouawad tournent de par le monde et celle-ci connaîtra le même sort. Espérons qu’il ne faudra pas attendre des années  pour la voir en Belgique. Mais la tournée ‘mondiale’ n’est pas évidente :Wajdi Mouawad, Libanais,  n’a pas le droit, juridiquement, d’aller en Israël pour monter sa pièce pas plus qu’un de ses comédiens, Syrien. Et puisque la majorité des acteurs sont des juifs, dont quelques Israéliens, la pièce ne pourra se jouer ni au Liban ni dans aucun pays arabe (sauf ‘théoriquement’ la Jordanie et l’Egypte, en paix ‘politique’ avec Israël). On est donc bien, au niveau de la production, dans la réalité, la realpolitik du conflit judéo-arabe, pas dans la symbolique. Et la récente décision de Donald Trump de déplacer l’ambassade israélienne à Jérusalem donne une allure d’actualité encore plus urgente à une pièce basée sur les ‘identités meurtrières’ dénoncées par cet autre Libanais chrétien vivant en France Amin Maalouf. En somme une pièce qui ose aller au cœur des contradictions politiques et affectives qui minent notre rapport au monde. Qui pour oser ça, hormis deux Libanais d’origine chrétienne, qui ne se revendiquent pas de  leur religion mais se veulent " humanistes " ? Malouf l’essayiste et Mouawad le créateur théâtral. Chapeau, Messieurs !

"Tous des oiseaux" de Wajdi Mouawad, Paris, Théâtre de la Colline, jusqu’au 17 décembre.

Christian Jade (RTBF.be)