Thomas Depryck - Prix de l'auteur international à l'Heidelberger Stückemarkt

Thomas Depryck
Thomas Depryck - © Alice Piemme

Créé en 1984, L’Heidelberger Stückemarkt est un des miroirs exigeants du théâtre contemporain allemand et international, dans ses formes les plus, diverses et novatrices. Le 8 mai 2016, il a décerné à Thomas Depryck le prix de l’auteur international. Nous avons rencontré l’auteur de théâtre belge francophone, heureux, à Bruxelles. Premières impressions.

 

Vous venez d’obtenir le prix de l’auteur international à l’Heidelberger Stückemarkt pour Le Réserviste publié aux éditions Lansman en 2013 et créé par Antoine Laubin à Bruxelles en 2015. C’est une réflexion très politique sur la place du travail dans notre société. Comment avez-vous été amené à vous intéresser à ce sujet? Et quelles sont ses grandes lignes?

C’est dû à la fois à un intérêt personnel pour la thématique du travail et à une série de lectures que j’ai faites autour de cette question-là, notamment celle de l’essai La fin du travail de Jeremy Rifkin (1997). Le spécialiste de prospective américain affirme que la disparition de l’emploi est inéluctable en raison de notre entrée dans l’ère de l’automatisation, qui ne sera jamais en mesure d’absorber les millions de travailleurs de l’agriculture, de l’industrie, etc.

Je ne sais pas si son hypothèse est juste. Mais il est déjà possible d’observer combien la durée du temps de travail a diminué et combien il est nécessaire de partager le travail.

J’ai lu d’autres ouvrages plus caustiques tels que Le droit à la paresse. Réfutation du droit du travail en 1848 de Paul Lafarge (1883), Une Apologie des oisifs de Robert Louis Stevenson (1877), L’Éloge de l’oisiveté de Bertrand Russel (1932) et La paresse comme vérité effective de l’homme de Kasimir Malevitch (1921). Toutes ces lectures, datant de la fin XIXème siècle - début XXème siècle qui font l’éloge de la paresse, sont une sorte de résurgence de l’Antiquité. Les Grecs trouvaient que le travail était quelque chose de tout à fait détestable et qu’il valait mieux ne rien faire. Ce que je peux comprendre (rires).

Le personnage du Réserviste a commencé à prendre forme après avoir lu et relu Le capital de Karl Marx (1872-1875) qui met, entre autres, en exergue le fait que, dans le système capitaliste, un certain nombre de personnes restent à la marge, sont au chômage, afin de permettre le renouvellement de la main-d’œuvre et l’exercice d’une certaine pression sur elle pour étouffer toutes les formes de revendications. Au regard de l’histoire du droit du travail, on peut noter l’amélioration des droits du travailleur (les congés payés, la réduction du temps de travail, etc.) mais persistent des pressions.

Aujourd’hui, j’ai le sentiment qu’il y a une stagnation, voire une régression sociale. C’est pour cette raison que le réserviste n’est pas un personnage qui dénonce les perversités du système de manière frontale. Il le fait en prenant le système à son propre piège, en rejoignant le contingent des réservistes.

Ce qui m’intéressait - et ce qui a été notamment souligné par Luk Van Den Dries à l’issue de la lecture en allemand du Réserviste -, c’était d’inscrire le personnage dans la lignée des Don Quichotte de Miguel de Cervantes, d’Hoblomov de Ivan Gontcharov et de Bartleby d’Herman Melville. J’avais en tête un personnage pas glorieux.

La devise du drapeau de l’Union Européenne, c’est "Unie dans la diversité". Vous avez rencontré d’autres autrices et auteurs. Qu’est-ce qui vous (ré)unis et qui vous paraît le plus important?

Même si nous habitons des pays différents comme la Belgique, l’Allemagne et la Suisse, l’acte d’écrire, et les difficultés que nous éprouvons, sont similaires. L’écriture est un acte solitaire qui nécessite une approche de la collectivité, très forte.

En dépit du succès (relatif) de certains d’entre nous, nous connaissons la même précarité. Aucun d’entre nous ne vit totalement de son travail d’écriture. Nous avons beaucoup discuté de ce qui nous apparaît essentiel. D’où l’écriture commune de l’Heidelberger Manifest (Manifeste d’Heidelberg), qui met en lumière ce qui nous anime et nous lie, par-delà les prix remis et leur caractère évènementiel.

C’était amusant de faire la connaissance des deux autres auteurs belges Alex Lorette et Stijn Devillée à Heidelberg alors que nous vivons tous les trois en Belgique.

Je n’ai pas eu l’opportunité de lire les textes des auteurs allemands car ils n’étaient pas traduits en anglais ou en français. J’ai donc davantage discuté avec eux du Réserviste car il avait été traduit en allemand par Frank Weigang. Ils y ont vu beaucoup de similitudes. Par exemple, la même pression exercée par les bureaux de chômage sur les demandeurs d’emploi. Nos constats étaient les mêmes.

Quel regard portez-vous sur le focus Belgique, à la fois francophone et néerlandophone ?

Le focus était autour de l’écriture et du théâtre belge. Il mêlait des œuvres et des artistes belges, francophones et néerlandophones: Jan lauwers, Transquinquennal, Marie Henry, Ubik Group, Antoine Laubin/De Facto, Tom Lanoye, Alex Lorette, Stijn Devillée, Abke Haring et moi. Comme l’a remarqué Luk Van Den Dries lors d’une rencontre, il existe bien une identité belge. À mon sens, le focus donnait une idée, juste et représentative, de la scène artistique belge, francophone et néerlandophone, en dépit des différences structurelles et historiques des deux communautés.

Il y avait, là, la même énergie, la même envie de partager quelque chose avec les publics. Le théâtre belge est généreux. Par exemple, Transquinquennal et De Facto mènent une vraie réflexion sur les rapports scène-salle. C’est précisément, à cet endroit-là, que les choses peuvent naître. Et avoir des répercussions aussi minimes soient-elles sur la société.

Quels souvenirs et sensations marquantes, gardez-vous de l’Heidelberger Stückemarkt ?

Lorsque je suis arrivé à Heidelberg, je m’y suis senti immédiatement bien. J’ai eu un vrai coup de cœur pour la ville. Je la trouve magnifique. Cela m’a même donné envie d’apprendre la langue allemande.

Heidelberg  a une histoire très chargée et très contrastée. C’est une des rares villes allemandes qui n’a pas été bombardée. Beaucoup de bâtiments datent du XIXème siècle.

Après, j’ai eu d’excellentes relations avec l’équipe du festival et les auteurs invités. Nous avons eu des visites guidées de la ville, nous avons rencontré les dramaturges du théâtre. Cela nous a permis de mieux faire connaissance et de voir comment le théâtre fonctionnait, de quels moyens il disposait, etc.

J’ai été heureux de faire la connaissance des trois acteurs allemands - Fabian Oehl, Dominik Lindhorst-Apfelthaler et Juliane Schwabe - qui ont lu Le Réserviste en allemand sous la direction de Sonja Winkel, Mélina Hegron et de Andreas Weinmann. Je les ai trouvés formidables et la lecture, aussi.

J’ai peu rencontré les équipes artistiques des différents spectacles. C’est peut-être le seul regret que j’ai.

Quels sont vos projets à venir ?

Il y a la pièce Il ne dansera qu’avec elle. Elle sera créée par Antoine Laubin/De Facto en octobre 2016 au Théâtre Varia. Puis, elle sera reprise en novembre 2016 au Théâtre de Liège. C’est un projet ambitieux autour de la question du couple et du désir avec six actrices et six acteurs: Angèle Baux, Caroline Berliner, Coraline Clément, Aurore Fattier, Yasmine Laassal, Denis Laujol, Marie Lecomte, Brice Mariaule, Jérôme Nayer, Hervé Piron, Renaud Van Camp et Pierre Verplancken. C’est une écriture de plateau hybride. Elle mêle des textes que j’ai déjà écrits, des improvisations et des extraits de films.

Et il y a aussi la pièce La Beauté du désastre. Elle sera créée par Lara Ceulemans (ancienne élève du Conservatoire de Mons) au Manège.Mons et au Théâtre National en mai 2017. Elle a pour thème la disparition volontaire inspirée des ouvrages Les évaporés du Japon de Léna Mauger et Stéphane Remael (2014) - ces gens qui disparaissent du jour au lendemain au Japon sans laisser la moindre trace - et Disparaître de soi - Une tentation contemporaine de David Le Breton (2015), qui est une sorte de panorama des méthodes pour s’extraire du monde tel qu’il va et qui peut être difficile à vivre, du sommeil en passant par le burn-out jusqu’à la maladie mentale.

L’écriture de La Beauté du désastre se fera sur la base d’improvisations.

Lorsque vous rêvez, à quoi rêvez-vous ?

Je ne pense pas être un rêveur. J’ai tendance à observer ce qui est autour de moi. Je me projette peu. Je suis davantage dans l’instant présent, il me fascine plus que le futur. Je suis pragmatique.

 

Entretien réalisé par Sylvia Botella le 12 mai 2016 à Bruxelles

(Dehors-Le Réserviste de Thomas Depryck, aux Éditions Lansman, 2013)

 

Heidelberger Manifest

1. Glaube an das Theater. / Croire au/dans (le) théâtre. / Geloof in het theater.

2. Glaube an die Möglichkeiten des Textes. / Croire dans le théâtre et ses possibilités. /

Geloof in de mogelijkheden van de tekst.

3. Nutze deine Stimme. Erzähle. / Utiliser sa voix. Raconter une histoire. / Gebruik jouw stem.
Vertel.


4. Vertraue der Macht deiner Worte. / Avoir confiance dans le pouvoir des mots. / Vertrouw op
de macht van jouw woorden.


5. Wisse, im Theater finden Ideen ihren Weg in die Welt. / Le théâtre sème ses idées dans le
monde. / Weet, in het theater vinden ideën hun weg naar de wereld.


6. Schaffe eine Vision. Nimm sie ernst. Sie wird im Theater real. / Créer l’utopie. La prendre au
sérieux. Et qu’elle devienne réalité au théâtre. / Schep een visioen. Neem ze serieus. In het theater
wordt ze realiteit.


7. Mach dir bewusst, dass das Theater die Wirklichkeit formt. Es verändert die Welt. / Réaliser
que le théâtre donne sa forme à la réalité, c’est comme cela qu’on peut changer le monde. /
Maak je bewust, dat het theater de werkelijkheid vormt. Het verandert de wereld.


8. Letztendlich geht es um Liebe. / Il est toujours question d’amour. / Uiteindelijk gaat het om
de liefde.


9. Wir spielen gemeinsam. Theater ist Dialog. / On est tous dans le même bateau. Le théâtre est un dialogue. C’est notre dialogue. / We spelen samen. Theater is dialoog.


10. Der Dialog setzt sich fort, er geht weiter hinaus in die Welt … / Le dialogue continue et se
diffuse dans le monde. / De dialoog zet zich voort, hij gaat verder naar de wereld.

 

Die Autorinnen und Autoren des Autorenwettbewerbs des Heidelberger Stückemarkts 2016 : Martina Clavadetscher, Thomas Depryck, Stijn Devillé, Sergej Gössner, Stefan Hornbach, Christiane Kalss, Alex Lorette, Maria Milisavljevic