Théâtre politique : les réfugiés au centre d'une création polémique, donc utile, au National****

Groupe Nimis: "Ceux que j'ai rencontrés ne m'ont peut-etre pas vu"
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Groupe Nimis: "Ceux que j'ai rencontrés ne m'ont peut-etre pas vu" - © Véronique Vercheval

Le groupe Nimis, un collectif de jeunes acteurs "indignés" a construit un spectacle, fort et drôle à la fois, sur le thème de l’accueil des réfugiés en Europe, en provenance d’Afrique principalement. Dans " Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu " ils pointent du doigt la police des frontières à l’échelle européenne, confiée par un organisme "privé", Frontex, financé par les gouvernements européens.

Un théâtre citoyen de qualité

Sur scène des acteurs professionnels dont deux -Jérôme de Falloise et Romain David- appartiennent déjà à un autre groupe critique, le Raoul collectif. Mais avec eux des réfugiés vont jouer des scènes inspirées de leurs humiliantes expériences d’ "accueil", aux frontières de l’Europe ou en Belgique. D’emblée la notion de "jeu avec le public" s’impose puisque diverses "règles" humoristiques sont proposées. Puis le thème central est posé : à notre droite un groupe joue la pensée dominante,-peur et rejet des migrants. A notre gauche, le chœur humaniste favorable à l’accueil. Le spectacle proprement dit s’inscrit dans le cadre du théâtre "documentaire" alternant, façon Groupov, des témoignages de migrants et des démonstrations graphiques sur le rôle néfaste de Frontex, un système policier voulu par l’Europe pour empêcher, depuis 2004, l’arrivée de migrants essentiellement africains, à l’époque. Deux chefs d’accusation principaux contre Frontex : la mort de milliers d’Africains en Méditerranée et un système de surveillance d’une haute technologie, générant des profits juteux pour une entreprise privée. Mais la démonstration, aux chiffres impressionnants, fruit d’une longue enquête, s’appuie surtout sur des témoignages humains. La parole des réfugiés est magistralement interprétée par des migrants eux-mêmes, talentueux et sympathiques et des acteurs professionnels dans le rôle de bourreaux administratifs. Le cas de Frontex s’étend alors à notre service des étrangers et à ses camps ouverts …ou fermés. L’émotion et donc l’indignation sont donc au rendez-vous. D’autant que les acteurs et la mise en scène sont d’une qualité irréprochable.

Un procès unilatéral ou un dialogue ouvert ?

On est forcément dans un procès "unilatéral" qui a l’immense mérite de déboucher chaque soir, après le spectacle, sur un dialogue, forcément contradictoire, avec le public et des spécialistes des problèmes abordés. En outre le spectacle est accompagné d’un " thema " où sont conviées une grande majorité d’organisations humanitaires (Amnesty International, Ligue des Droits de l’Homme, diverses coordinations de sans papiers) et même le Directeur exécutif de Frontex, le Français Fabrice Leggeri, ce samedi après midi, 23 janvier.

Admiration et anxiété

A la sortie de "Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu " j’étais personnellement "partagé", ce qui est un des buts-réussis- du spectacle.

D’un côté admiration pour ceux qui osent pratiquer un théâtre politique et "citoyen" de qualité, qui secoue le cocotier de nos habitudes. Et qui place au centre ce problème des réfugiés, politiques ou économiques : nos démocraties ont-elles encore des "valeurs" à défendre ? Et si oui comment ?

De l’autre une grande anxiété m’a pris, qui prouve que le spectacle porte ses fruits, obligeant chacun à la réflexion. La situation politique européenne est préoccupante face aux migrants/réfugiés venus du Moyen Orient, que le spectacle n’aborde pratiquement pas. Entre morale et politique il y a plus que de la marge.

NB: l' analyse qui suit est un commentaire personnel, politique, une réaction citoyenne face à un spectacle qui y invite.Elle n'est  pas une critique du spectacle mais une réflexion sur les questions qu'il  soulève. On peut évidemement se dispenser de la lire mais pas d'aller au spectacle(!) visible jusqu'au 31 janvier.

Le cas Merkel, entre morale et politique.

La preuve par Angela Merkel, la seule dirigeante politique européenne à avoir fait de la morale en clamant haut et fort qu’il fallait ouvrir la porte aux migrants syriens victimes d’une guerre civile sans fin. Or devant le nombre de réfugiés et surtout depuis les graves incidents de Cologne le 31 décembre,qui impliquent de nombreux réfugiés, la chancelière moraliste est violemment attaquée par l’aile conservatrice de son parti. (Un millier de femmes ont porté plainte aux dernières nouvelles: est-il  "spontané" cet assaut ou organisé et par qui?Enquête en cours. Très, très bizarre, cette concentratiion en un seul lieu du pays le plus accueillant).Dramatique, en tous cas, cette société hyper médiatisée, où un seul incident malheureux peut détruire une politique humaniste. Si l’aile bavaroise l’emporte, si l’extrême droite allemande accentue son forcing, où va l’Allemagne lors des prochaines élections de 2017 ? De même en France, les attentats du 13 novembre ont créé une quasi unanimité pour un état d’urgence-à inscrire dans la Constitution, mettant l’’Etat de droit entre parenthèses. Et en décembre, un parti raciste anti-immigrés, le FN a failli remporter 3 régions majeures, le Nord, le Sud (PACA) et l’Alsace. En France aussi, des élections ont lieu en 2017, où tous les partis importants de droite et de gauche, s’alignent, en ce moment sur ce même FN.

L’afflux de réfugiés entraîne, mathématiquement un raidissement des opinions publiques : peur (excessive mais difficile à déloger) d’attentats ou d’agressions et peur du chômage, les 2 mêlés : que peuvent faire les politiques "classiques"pour se faire élire en 2017 ? C’est un problème majeur, nous obligeant à choisir entre la peste et le choléra.

Horizon 2017 : menace droitière sur USA, France, Allemagne et Grande Bretagne

Si la France et l’Allemagne virent à la droite dure, antisociale et anti immigrés en 2017, c’est l’Europe qui change de nature. Sans compter l’Angleterre, qui -élections de 2017 oblige, un vrai tournant- menace de quitter le bateau européen. En 2017 aussi les Etats-Unis auront un nouveau président, élu fin 2016. Même si Donald Trump, favori des sondages, n’est pas le candidat républicain officiel, il aura obligé son parti à adopter ses thèses ouvertement insultantes, entre autres, pour les migrants mexicains. USA, France, Allemagne, Grande-Bretagne : à droite toute en 2017 ? Les anciens pays de l’Europe de l’Est (Pologne, Hongrie, Slovénie, Pays baltes) mais aussi les Pays-Bas, le Danemark, le Nord de la Belgique nous sommes tous concernés par cette droite musclée. Et Poutine, ex-communiste, finance Marine Le Pen et promeut Bachar El Assad.

L’extrême droite se nourrit non seulement de la haine de l’étranger mais aussi de la peur du chômage. Or la situation mondiale est catastrophique : la Chine, en panne de croissance et la chute des cours pétroliers entraînent une crise boursière d’une intensité encore plus vertigineuse qu’en 2007/8. Et la Bourse n’est jamais que le reflet des paniques collectives. (cf crise de 1929 et le développement des totalitarismes).

Le Frontex, symbole de crise européenne.

Dans ce contexte, les quelques centaines de policiers du Frontex, dont les pouvoirs risquent d’être étendus, dans une Europe paniquée par la double crise, des réfugiés et de l’emploi, paraîtront presque dérisoires. Car l’Europe va devoir choisir : ou supprimer Schengen et revenir à des frontières nationales plus faciles à surveiller, par des policiers nationaux zélés, ou étendre les pouvoirs de Frontex pour contrôler les frontières européennes.

Le dilemme de la chancelière Merkel, politique réaliste qui s’est risquée au moralisme dans le problème des réfugiés de Syrie, c’est ce que je retiens personnellement du débat théâtral initié par le collectif Nimis. Morale et politique ? Morale ou politique ? Allez donc voir "Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu". Indifférence impossible.

" Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu". Par le Nimis groupe, jusqu’au 31 janvier. Avec un programme " thema " passionnant, débats, films, expos.

Christian Jade (RTBF.be)