Théâtre d'écorchés vifs: Bleu, bleu (Stéphane Arcas), Yukonstyle (Sarah Berthiaume), Le jeu des cigognes (Philippe Blasband).

"Bleu Bleu" Stéphane Arcas
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"Bleu Bleu" Stéphane Arcas - © Michel Boermans

Trois pièces sur la fragilité psychique, à partir de cas vécu. Touchant, délicat, parfois inégal.

Bleu, bleu de Stéphane Arcas: "grunge" attitude ***

Il était une fois un artiste, dans les années 90, vivant ses 20 ans au milieu d’une bande potes aussi paumés que lui.

Entre la chute du mur de Berlin et avant le 11 septembre, le début d’un "no future" qui dure toujours, d’où l’intérêt de cette plongée dans un passé proche…et actuel. A la fois fureur de vivre et mal de vivre, fuite dans le sexe glauque et la peur du sida, évasion dans la dope jusqu’à la quasi folie et le désespoir et commerce de drogue pour vendre son art "grunge" :c’est toute une époque qui défile. Le personnage central, Hadès (ironique dieu des enfers) est idéalement incarné par Nicolas Luçon. Son entrée, dans la pénombre, au sein de son délire est d’une beauté déchirante, vite broyée par un portrait de groupe privilégiant la dérision. La mise en scène de son texte par Stéphane Arcas repose sur un point fort, la scéno, d’un "grunge" stylisé, de Marie Szernovicz: nombreux canapés de récupération, répartis dans l’espace, avec vitraux art nouveau et tableaux abstraits d’un cerveau drogué. La musique live de Michel Cloup et Aymeric de Tapol sert aussi d’appui idéal à cette sombre histoire,- tableau d’époque- où trois artistes à la dérive revendent de la drogue pour financer une de leurs expositions. Le texte, un peu long, nous a paru parfois trop didactique avec des explications sur le phénomène grunge, le "ready made" et la première guerre du Golfe. Mais chaque interprète y trouve son moment de grâce avec une mention spéciale à Marie Bos, incroyablement "grunge", désinvolte et drôle et Chloé De Grom d’une énergie virtuose. Côté acteurs, outre Nicolas Luçon, Julien Jaillot confirme son talent et Claude Schmitz, le metteur en scène, nous surprend agréablement comme acteur. Au total une fresque-entre délire et sarcasme- d’une "bohème" fin de XXè siècle, proche du "no future" toujours actuel.

Bleu, bleu de Stéphane Arcas Théâtre Océan Nord, jusqu’au 25 janvier

www.oceannord.org.

Christian Jade (RTBF.be)

Yukonstyle, de Sarah Berthiaume. Des paumés si sympas! *** Une tornade québéquoise de charme envahit le plateau du Public

C’est un petit grain de folie venue du Quebec: Sarah Berthiaume, 28 ans, actrice et comédienne fait la pluie et le beau temps du Canada à Paris et de Bruxelles à Heidelberg avec une pièce, en partie autobiographique, venue du Canada profond, le Yukon, désert glacé proche de l’Alaska.

Une punkette y débarque pour y noyer un chagrin d’amour mais se retrouve enceinte des œuvres d’un passager de ces fameux bus Greyhound qu’elle a utilisé pour fuir. Dans la capitale du Yukon, elle est recueillie par une Japonaise qui fuit son pays et vit avec un autre paumé, Garin, au passé lourd :ce métis amérindien vit mal le meurtre d’une mère, vraisemblablement prostituée et la présence d’un père alcoolique. On a tous les éléments d’un mélo assommant, d’une série télé très moyenne et pourtant Sarah Berthiaume, ici déguisée en punkette, transcende le genre par un humour qui donne sa légèreté à l’ensemble. Et surtout par une langue colorée, parfois réaliste, parfois poétique, truffée d’anglicismes que les charmants acteurs nous expliquent avec bonne humeur au début du spectacle. Les jeunes acteurs, élèves d’Armel Roussel, co-scénarisent, avec un minimum de moyens, ce texte à la fois confus et rythmé, qui fait cohabiter quatre solitudes entre réalité sordide et évasion par le rêve. La vie de "bohème", façon Yukon surgelé, au début de XXI siècle, racontée par quatre jeunes acteurs à l’enthousiasme communicatif.

Yukonstyle, de Sarah Berthiaume, au théâtre Le Public jusqu’au 1er mars

www.theatrelepublic.be

 

Christian Jade (RTBF.be)

Le jeu des cigognes, de Philippe Blasband. Douleurs sourdes.**(*) P. Blasband, d’habitude très discret, ose nous parler de la maladie d’un de ses fils, dysphasique, au centre de son « jeu des cigognes »

Philippe Blasband, dans un avant-propos circonstancié, nous fait comprendre les deux sources de son "jeu des cigognes". Le handicap d’un de ses fils, souffrant d’une variante de dysphasie, qui accentue sa difficulté à comprendre et se faire comprendre des autres. Et la difficulté de Blasband lui-même, né d’une mère iranienne et d’un père belge, d’origine juive polonaise et autrichienne à intégrer cette curieuse Belgique.

Ce double fil conducteur permet de comprendre la construction des quatre personnages : Magali Pinglaut est le portrait vibrant de cet enfant handicapé, qui ne réintègre la société des trois autres que par ce jeu des cigognes qui rétablit la communication. Problème : ils ont tous plus de 80 ans, ce qui permet d’évoquer et la deuxième guerre mondiale et le Congo belge et de jouer sur la dérision de leur vieillesse et des traces d’enfance qu’ils gardent tous dans leur "immaturité". Benoît Verhaert en "médecin malgré lui", de par la volonté d’un père tyrannique est fort bien dessiné. Laurence Vielle en jalouse colérique et Didier De Neck en vieillard rigolard ajoutent d’autres couleurs, moins convaincantes, à l’éventail de ces portraits croisés. Je n’ai donc pas rencontré, ce soir du 9 janvier, ce que Philippe Blasband, conteur hors pair, nous donne d’habitude : une "histoire" qui unisse tous les morceaux du puzzle. Le théâtre a ceci de particulier que selon le jour…et le public, les acteurs atteignent ou non leur cible. Ce soir-là, l’alchimie de la représentation n’a pris qu’à moitié. Suffisamment pour que ces fragilités vécues ne deviennent des forces d’autres soirs.

Le jeu des cigognes, de Philippe Blasband. Au théâtre Le Public jusqu’au 22 février.

www.theatrelepublic.be

Christian Jade (RTBF.be)