Sweeney Todd, le diabolique barbier de Fleet Street: Broadway Calling

Sweeney Todd
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Sweeney Todd - © B. Uhlig/La Monnaie

En attendant la nouvelle création de La Monnaie Frankenstein du compositeur Mark Grey sur une idée originale d’Alex Ollé de La Fura dels Baus, La Monnaie clôture sa saison avec le musical Triller Sweeney Todd du cultissime compositeur et parolier américain Stephen Sondheim. Les paroles de West Side Story de Leonard Bernstein (1957), la musique du film Stavisky d’Alain Resnais (1974) ou certaines chansons du film Dick Tracy de Waren Beatty (1990) telle que Sooner Or Later, Academy Award de la meilleure chanson en 1999, c’est lui! Quand l’opéra flirte avec Broadway forcément, ça crée une arme de séduction massive.

 

Qui touche à la douleur, la vraie, prend le risque de tomber dans le sang et de s’y perdre. En ce sens, l’opérette noire Sweeney Todd, The Demon Barber de Fleet Street en deux actes créée par Stephen Sondheim en 1979 d’après la pièce éponyme de Christopher Bond (1970), prend place au rayon des grandes histoires d’épouvante, quelque part entre la comédie musicale sombre et l’opéra-ballade sans récitatifs.

Sur la musique de Stephen Sondheim et le livret du romancier, auteur de théâtre et scénariste Hugh Wheeler - non moins culte -, se succèdent des plans noirs dans le Londres de 1849, comme autant de motifs gothiques, inquiétés, pris dans l’ombre du trou noir de la folie meurtrière.

Comment résumer l’argument de Sweeney Todd? En disant peut-être que Sweeney Todd, c’est la présentation d’un monde qui a été perdu et qui le sera irrémédiablement. Et que, c’est aussi le prétexte de dessiner les rapports de force entre les différentes classes sociales en Angleterre au XIXème siècle - ici, l’œuvre est transposée au XXème siècle.

En effet, après avoir passé injustement quinze ans en prison en Australie et après s’en être échappé, Sweeney Todd (de son vrai nom Benjamin Barker) revient à Londres, bien décidé à se venger du Juge Turpin qui l’a fait emprisonner et à retrouver son épouse Lucy et sa fille Johanna. Pour ce faire, il prend pour complice son ancienne logeuse Mrs Lovett, qui possède une boutique de tourtes. Mais le plan tourne court. Contrarié, Sweeney Todd décide de se venger et de détruire la société entière. Les tourtes auront le goût du sang et le moelleux de la viande humaine.

L’appétit du meurtre de Sweeney Todd devient insatiable. Il veut la destruction de cette société-ci mais aussi de toutes les vies possibles. Il attire ses clients dans son échoppe, il attire ses victimes dans son gouffre. La chute de Sweeney Todd est radicale et funeste.

La puissance inouïe de Sweeney Todd tient autant de la performance vocale virtuose des interprètes - insistons sur les extraordinaires baryton Scott Hendricks (Sweeney Todd) et mezzo soprano Carole Wilson (Mrs Lovett) - que de la direction musicale jubilatoire de Leo Hussain et Bassem Akiki. Il y a quelque chose de jouissif à les regarder diriger les musiciens de l’orchestre symphonique de La Monnaie.

Ce qui frappe d’emblée dans Sweeney Todd, c’est l’intense maîtrise qui y règne et, en ce sens, la manière dont la mise en scène de James Brining (reprise par Caroline Chaney) organise littéralement le climax. La pièce enfle, se lève, se soulève au gré des scènes qui s’emballent pour finir dans un bain de sang - ce qui n’est pas sans rappeler certaines ambiance et images de l’adaptation cinématographique de Tim Burton avec Johnny Depp et Helena Bonham Carter en 2007. L’œuvre prend l’apparence d’un diamant noir.   

Mais plus que d’une œuvre époustouflante, trouée par un humour féroce - on sourit beaucoup -, Sweeney Todd donne le sentiment d’une opérette se transformant, sans qu’on l’ait vu venir, en grand opéra broadwayen. C’est là que résident ses beautés et virtuosité. Coup double!

 

Sylvia Botella

 

Sweeney Todd, The Demon Barber de Fleet Street du 14 au 30 juin 2016 au Palais de la Monnaie –chapiteau à Tour & Taxis à Bruxelles