« Soudain, l’été dernier». Déchirure indicible.(Tennessee Williams).

3 images
- © rtbf

Reprendre, au théâtre, en 2010, Soudain, l’été dernier, un des chefs-d’œuvre de Tennessee Williams, popularisé par Hollywood et ses monstres sacrés, n’allait pas de soi. Défi relevé et pari tenu par Michel Kacenelenbogen, à la mise en scène, grâce, notamment,  à trois acteurs fabuleux.



Critique : ***

Tennessee Williams est l’homme de théâtre américain le plus transposé au cinéma par le Hollywood des années 1950-1970 : de la Ménagerie de verre à Un tramway nommé désir, de La chatte sur un toit brûlant à Soudain  l’été dernier, pour ne citer que les « musts ». Ses œuvres ont bénéficié des plus grands réalisateurs (Elia Kazan, Sydney Lumet, Joseph Mankiewicz, Richard Brooks, John Huston), des plus grands acteurs (Marlon Brando, Kirk Douglas, Montgomery Clift) et actrices (Viviane Leigh, Elizabeth Taylor, Katherine Hepburn).

Si on a déjà vu, comme moi, au cinéma, ces chefs-d’œuvre, on craint la comparaison. En outre l’écriture de Williams porte la marque d’un certain savoir-faire anglo-saxon de l’histoire bien ficelée, racontée dans un cadre réaliste qui peut paraître « daté » pour un public jeune. Seulement voilà, on oublie vite ces héritages encombrants pour s’engouffrer dans cette douloureuse histoire : Soudain l’Eté dernier est un cadeau pour des acteurs résolus à  défendre un texte écrit pour les mettre en valeur : Jeanine Godinas, (la mère), Magali Pinglaut (la cousine) et Serge Demoulin (le docteur) ne s’en privent pas.

An centre de l’action, un « fantôme », le poète Sébastien Venable, mort dans des circonstances troubles, avec un seul témoin, sa cousine Catherine, déclarée folle par le reste de la famille et internée. Le docteur Cukrowic est chargé de la  lobotomiser pour effacer définitivement sa mémoire et ses vérités dérangeantes. L’action est basée sur une série de flashs-backs, le récit de sa mère Violet et celui de sa cousine Catherine  « accouchées » par un docteur (Serge Demoulin impressionnant, d’un calme olympien dans la folie générale).  Il assume la triple fonction de bourreau potentiel (s’il accepte de mutiler la patiente), de détective (qui dit vrai ?) et de psychanalyste, puisqu’on est au bord de plusieurs abîmes, l’inceste, l’homosexualité et le cannibalisme !  De fait, la mère et la cousine assurent, à moitié consentantes, le rôle de « couverture » à un poète tourmenté par une homosexualité qui l’attire vers les jeunes déshérités. Et sa fin tragique rappelle un peu le destin de Pasolini, sur la plage d’Ostie.

La pièce a plusieurs clés dont la biographie de Tennessee Williams, qu’il faut se garder de réduire à ce schéma. Bien sûr il parle de lui: il a souffert de son homosexualité, forcément taboue dans les années 1950, et sa sœur a été lobotomisée. Mais la violence inouïe des affrontements, la capacité à exprimer la double folie de deux femmes, une mère âgée et une jeune cousine, sans pathos « cheap », nous touchent en profondeur. Et les problèmes quotidiens (l’héritage) s’insèrent dans un récit mythique (Œdipe jamais loin) et poétique (la métaphore mortelle omniprésente, émane de la végétation- les plantes carnivores-, du règne animal-les oiseaux prédateurs- puis des jeunes déshérités…carnivores).Le récit réaliste alterne avec des envolées lyriques qui font  de la confession de Violette, la mère, et de Catherine, la cousine, une cantate quasi musicale, à deux voix, que Jeanine Godinas et Magali Pinglaut portent avec une ferveur passionnée, bouleversante. Même les petits rôles sont tenus par de grandes pointures (comme Jo Deseure, mère de Catherine et Gaétan Lejeune, son fils).

Ajoutez un décor végétal, spectaculaire, qui nous plonge, avec ses éclairages nuancés dans ce Sud profond, où les haines familiales  nous éclaboussent comme une tragédie grecque. Du particulier à l’universel : l’œuvre de Tennessee Williams résiste bien à l’épreuve du temps.

Soudain, l’été dernier, (Tennessee Williams) au Public jusqu’au 31 décembre.


Info : www.theatrelepublic.be

Christian Jade (RTBF.be)