Selma Alaoui - Notes pour le futur – Le Théâtre comme langue commune

Notes pour le futur, de Selma Alaoui
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Notes pour le futur, de Selma Alaoui - © Anne-Lise Morin

Rencontre avec la metteure en scène Selma Alaoui et propos sur le projet-quartier Notes pour le futur, le Théâtre, la communauté et la vie. À celles et ceux qui veulent vivre ensemble. Ils sont nombreux.

Sylvia Botella : Notes pour le futur est le prolongement des projets-quartier au Théâtre Les Tanneurs. C’est le neuvième. C’est la première fois que vous travaillez avec des non professionnels. Quelle a été votre plus grande surprise dans le travail ?

Selma Alaoui : Jusqu’à présent, je n’avais jamais travaillé avec des non professionnels. Accepter ce projet, c’était accepter d’être surprise. Et je n’ai pas été déçue (sourire). J’ai été confrontée à un processus de travail très long. Nous avons commencé à travailler en avril 2015, sur des courtes périodes de trois à cinq jours, à raison de trois heures par jour. Au-delà, les personnes du groupe ne parvenaient pas à se concentrer.

Je savais que le spectacle serait particulier parce que j’allais travailler avec des personnes dont ce n’était pas le métier, qui ne connaissaient pas l’outil scène. Je savais que ma demande se situerait au-delà d’une demande technique. L’idée n’était pas de les former pour devenir des actrices ou des acteurs en quelques semaines. Cela n’a aucun intérêt. Ce qui est beau dans leur présence, c’est justement leur rapport brut à la scène.

En revanche, j’avais oublié à quel point les acteurs sont habitués à maîtriser leurs émotions. Ici, la scène a révélé des choses très intimes, très fortes, très positives mais aussi très négatives telles que les traumatismes, les angoisses et les peurs. Il n’y avait aucune autocensure. Donc " cimenter le groupe ", le maintenir dans une certaine harmonie a été extrêmement difficile, voire énergivore (sourire). Mais cette expérience a été extrêmement passionnante. Aucun jour ne ressemblait à un autre (rires).

Contre toute attente, la dimension humaine a pris autant de place que la dimension artistique. L’équipe du Théâtre Les Tanneurs me disait : " tu ne te préoccupes que de l’aspect artistique. " Mais dans ce type de projet, il est impossible de se concentrer uniquement là-dessus. Je n’avais pas soupçonné à quel point cela me bouleverserait. J’ai dû intégrer le rythme de chacun, trouver pour chacun le langage adéquat, etc. Cela a nécessité beaucoup de travail.

Initialement, j’avais envie de donner à Notes pour le futur un ton particulier, j’avais des préalables. Mais après avoir rencontré le groupe, j’ai complètement revu le projet. J’ai dû simplifier au maximum mon langage scénique afin que le groupe puisse le porter dans les meilleures conditions possibles. Le spectacle repose beaucoup sur lui, son énergie, son appropriation du théâtre et sa projection dans le futur.

J’ai pris conscience que nous n’avions pas le même âge ni la même fougue, et que je devais le respecter. Que je ne pouvais pas plaquer un discours, ni une politique sur des personnes qui ne partageaient pas mes idées. C’est aussi vrai pour les acteurs avec lesquels je travaille mais il est plus facile d’en discuter. Pour Notes pour le futur, je n’avais pas envie d’être dans un exercice de manipulation.

Notes pour le futur va à l’essentiel : à ce qu’est le théâtre. À ce qu’est la vie, ses émotions, ses rêves. Comment ça s’est imposé ?

À l’origine, j’avais envie d’aborder des questions universelles, je n’avais pas envie d’explorer de manière frontale la dimension " autobiographique ", voire " documentaire ". Se rencontrer au théâtre était le plus important. J’ai vu beaucoup de projets avec des non professionnels et je me suis souvent senti dérangée par l’aspect " politique ", " volontariste " : on se confesse, etc. Je n’avais pas envie de catégoriser les personnes. J’avais envie que le Théâtre soit le lieu " neutre " où chacun puisse venir tel qu’il est et puisse s’y réinventer librement

Bien évidemment, nous avons abordé les questions intimes mais toujours en essayant de les prolonger, de leur donner une dimension " universelle ", une part d’humanité. Notes pour le futur n’est pas seulement " l’histoire de ma vie ". Il l’est mais par le prisme de la société, dans mon rapport au monde et avec mes humeurs, diverses et variées. Comment peut-on se rencontrer ?

Je souhaitais aussi poser la question de la transformation, dans le quotidien. Qu’est-ce qu’on a envie de changer dans son quotidien ? Et comment y parvenir ? Nous ne sommes pas des politiciens. Nous sommes des citoyens mais nous avons un outil extraordinaire : le théâtre. Il est un outil de transformation du réel, très fort.

Au fil du temps, notre propos s’est de plus en plus concentré sur notre outil de révolution : la scène (rires). Nous l’avons beaucoup observée, ensemble. Nous avons accepté sa magie, sa fantaisie et ses délires. Nous avons remarqué à quel point les murs du théâtre en sont eux-mêmes imprégnés. C’est pour cette raison que dans Notes pour le futur, nous faisons une courte visite guidée du plateau et de la salle du Théâtre Les Tanneurs. Elle oscille entre réel et fantasme.

Le Théâtre est le lieu de l’imaginaire. Il est porteur du changement, tant au niveau de la perception qu’on a de soi que de l’autre.

Lorsqu’on s’est approprié les lieux, le théâtre, il est possible de mettre un costume pour être soi, en mieux ou devenir un autre. Se laisser aller à son imaginaire est déjà un immense pas franchi.

Dans Notes pour le futur, certaines paroles sont très émouvantes et critiques, je pense à celle d’Annette. Elle dit en substance : " j’aimerais aller boire un boire un verre avec Bouddha, Dieu et les autres. Et on discuterait de mon avenir. " Forcément, on pense aux récents évènements : les attentats à Paris le 13 novembre 2015, à l’alerte niveau 4 et 3 en Belgique… En avez-vous discuté ensemble ? Comment avez-vous envisagé ensemble la question du dehors à l’intérieur de la création ?

Oui, nous en avons beaucoup discuté. Et cela, d’autant plus qu’il était question d’annuler les représentations. Nous n’avons d’ailleurs pas pu faire un filage public parce que le théâtre était fermé. Pour la plupart des participants, c’était une pression supplémentaire parce qu’ils n’ont jamais été confrontés à un public. Mais leur désir de jouer était d’autant plus fort. Ils éprouvaient aussi l’envie très forte de " donner ".

La question du dehors apparaît en filigrane dans le spectacle. Les participants sont très différents, leurs origines sont diverses. Beaucoup sont issus de l’immigration européenne ou maghrébine. Nous avons parlé de l’Islam mais toujours à l’endroit du théâtre.

J’aime beaucoup la " naïveté " qui est propre au Théâtre. J’aime qu’ils viennent sur le plateau avec des paroles très simples, voire naïves. Par exemple, le poème de Marthe est presque de l’Art brut qu’elle a écrit avant les évènements. Nous avons beaucoup discuté des différences culturelles, ethniques et de la violence du monde, telle qu’ils la perçoivent. Il y a eu aussi beaucoup de conflits entre eux, très ethnocentrés. Nous avons abordé la question de l’autre et du vivre ensemble.

Comment gère-t-on ces tensions sur un plateau ?

Nous avons essayé de le gérer avec beaucoup de douceur. L’idée fondamentale est de mettre tout en œuvre pour que des individus très différents se rencontrent. Il n’est pas question d’uniformiser. La naïveté était là, elle pouvait faire jaillir des sentiments, des pensées profondes. 

J’ai toujours parlé de bienveillance. Ce qui ne signifiait pas pour autant de se comporter comme des bisounours avec un discours faux sur les autres et le monde, mais bien d’agir en adultes avec des violences propres. Lorsque certaines violences y compris racistes ont surgi, nous les avons accueillies et nous en avons discuté mais toujours à l’endroit du plateau et du respect d’autrui. Il était important que chacun prenne ses responsabilités. Parfois les peurs ont engendré des régressions parfois étranges, presque enfantines. Il fallait les briser.

Avez-vous été surprise par la nature des violences ?

C’est la solitude qui m’a le plus interpellée. Beaucoup de personnes du groupe vivent seules, ne travaillent pas ou plus, certaines sont en réinsertion, etc. Soudainement, elles se confrontaient à l’autre, à un cadre de travail, etc. C’était très exigeant. Au-delà des différences culturelles et générationnelles (de 35 ans à 76 ans), c’est la solitude qui m’a le plus profondément touchée. On évoque bien évidemment la solitude dans les villes mais c’est souvent de manière abstraite. Ici, je l’ai ressentie, vécue de plein fouet.

Vous avez choisi de jouer malgré l’alerte niveau 4. Qu’est-ce que cela signifie particulièrement pour vous, artiste et pour les non professionnels ?

Ces derniers jours, j’ai beaucoup entendu dire que " continuer de jouer " était un acte de résistance. Je ne sais pas si je dirais cela et si c’est vrai. Je fais juste mon travail. Faire du théâtre est peut-être en soi un acte de résistance (sourire). Je suis heureuse d’observer que la peur, cette sorte de phobie disparaît au théâtre, qu’il est l’espace de chaleur humaine. Ce sentiment me suffit (rires).

Je ne sais pas si le groupe prend la mesure ce qui se passe. Jusqu’à la première, nous avons passé beaucoup de temps à l’intérieur d’un théâtre. Nous avons continué de travailler alors que les rues de Bruxelles étaient vides. La première était très émouvante. Tout à coup, certaines paroles comme " désarmer la planète ! " ou " Faire une prière quand le monde va mal " ont pris tout leur sens. Pareil pour la danse de Driss qui est d’origine marocaine et musulman. Se réjouir autour de ce pas de danse très populaire nous fait du bien au regard de certaines stigmatisations… Pareil, pour la chanson Résiste de France Gall, alors que je leur avais juste demandé de choisir la musique de leurs seize ans et de danser comme ils le faisaient à cet âge-là. C’est aussi le premier exercice que nous avons fait ensemble pour apprendre à nous connaître. Cela m’intéressait de savoir comment ils regardaient leur passé avec leurs yeux et énergie d’aujourd’hui. Je pense que tout fait écho différemment en chacun de nous.

Est-ce qu’il n’y a pas dans le désir de jouer coûte que coûte, le risque de se couper de soi ? De ce qu’on ressent. On a le droit d’avoir peur. Quelles sont les limites pour un artiste ?

Je vais répondre à l’endroit du processus. Pour moi, les limites sont celles de la souffrance morale. Je ne partage pas la vision romantique de l’artiste qui doit souffrir pour créer. Depuis que je m’en suis affranchie, j’ai l’impression d’être plus créative. La vie nourrit l’art et inversement. C’est un équilibre à trouver ! L’abnégation, le déni de soi au nom de l’Art est pour moi fatal. Il mène à l’hystérie. Il est évident qu’il faut passer du temps dans la rue, le monde et la vie. Si on vit, mange et dort dans un théâtre, qu’est-ce qu’on a dire ? En même temps, Notes pour le futur est un spectacle qui parle du théâtre (rires).

Que peut l’art face à nos barbaries et nos peurs ?

Beaucoup, encore faut-il qu’il soit accessible… mais c’est une autre question… Même s’il existe de multiples actions à l’endroit du public, il s’adresse souvent aux mêmes catégories de personnes.

L’Art est une arme redoutable. C’est un moteur de l’esprit qui peut être terrible s’il est instrumentalisé par l’idéologie.

Aujourd’hui, nous sommes face à un problème d’idéologie, on aura beau faire, envoyer des bombes, on ne s’en sortira pas si on s’en tient à une réponse unique. L’Art nourrit l’esprit et décuple ses forces. Je crois que donner à voir un spectacle est un des rares moments où il est possible de s’arrêter et de prendre le temps de regarder. Ne serait-ce qu’accepter d’être dans un temps, une durée autre, c’est très rare et ça l’est de plus en plus. C’est pour ces raisons qu’il y a souvent dans le spectacle, en sur-titrage, la phrase : " Nous sommes là. ". Le texte projeté est à la fois la voix des personnes qui sont sur scène et celle des personnes qui sont dans la salle. Nous sommes là, tous en vie. Et notre vie vaut la peine d’être vécue. C’est la vie ordinaire et unique !

Quels sont vos projets ?

Je prépare un spectacle d’après le roman Apocalypse bébé de Virginie Despentes. C’est un polar : deux femmes flics recherchent une adolescente qui, manipulée par une religieuse catholique intégriste, fera un attentat suicide. Virginie Despentes est une auteure très engagée qui aime la fiction. orsqu’elle parle d’intégrisme religieux, elle le détourne et l’amène ailleurs. Le spectacle sera créé au Théâtre de Liège en 2016. Nous le reprendrons ensuite au Théâtre Varia à Bruxelles, à Namur, Mons., etc. Je vais travailler notamment avec Marie Bos, Achille Ridolfi, Florence Minder, et Mélanie Zucconi.

Aujourd’hui, quel est votre mot préféré ?

Sagesse.

Entretien réalisé le 26 novembre 2015 à Bruxelles.

Notes pour le futur (projet-quartier) conception et mise en scène de Selma Alaoui en collaboration avec Émilie Maquest du 25 au 29 novembre 2015 au Théâtre Les Tanneurs à Bruxelles.

Avec Pili Alvarez, Annette Baussart, Driss Boushaba, Patricia Brichet, Candy Hardy, Pemka Kabova, Catherine Martin, Marthe Paulus, Louis Smet, Denis Temmermans, Sandra Vidal, Sébastien Waeterinckx, Claude Wendelen et Jessica Willocq.