Romeo Castellucci à Bruxelles : un automne italien flamboyant.

Romeo Castelucci en répétition de la Flûte Enchantée
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Romeo Castelucci en répétition de la Flûte Enchantée - © A. Segers La Monnaie

Cela fait plus de 20 ans que Bruxelles accueille Romeo Castelluci mais c’est la première fois qu’il " règne " trois mois sur la ville dans trois centres stratégiques : la Monnaie, Bozar et le tout nouveau Kanal-Centre Pompidou : un " must " récent et prometteur, un Musée d’Art Contemporain comme un " work in progress ", qui attire les foules.

Lors d’une récente conférence de presse bien " kanalisée ", les trois directeurs à l’initiative du projet, Peter de Caluwe (La Monnaie), Paul Dujardin (Bozar), et Yves Goldstein (Fondation Kanal-Centre Pompidou) " buvaient du petit lait " devant leur invité, à la voix aussi sereine que son univers est tourmenté. Qui est donc ce Romeo ?

 

Castellucci le visionnaire.

Et d’abord pourquoi tant de respect et d’enthousiasme pour une " œuvre " assez secrète, qui désoriente, secoue les habitudes et casse les codes ? Dans une excellente introduction (" Un automne avec Romeo Castellucci "), le dramaturge Christian Longchamps lève un coin du voile : " Chacun conserve en mémoire au moins un souvenir indélébile d’un moment d’un spectacle de Romeo Castellucci dont il conçoit aussi bien la mise en scène que la scénographie, les costumes et la lumière. A l’instar des grands maîtres de la peinture dont on affectionne les détails d’un tableau… des fragments de ses mises en scène demeurent ainsi prodigieusement vivants. "

Pour moi la " déflagration " date de 1998. Frie Leysen, directrice du Kunstenfestivaldesarts (KFDA), invitait son " Giulio Cesare ", d’après Shakespeare. Visuellement, une grenade explosait sur la scène dont les éclats me sont toujours en tête. Jules César, avant son assassinat, est un acteur quasi aphone à la gorge traversée par un tuyau qui permet de voir ses cordes vocales et d’entendre ses borborygmes vides de sens. César, privé de parole est déjà " mort vivant " avant d’être sacrifié par Brutus et Cassius, deux femmes anorexiques. " Théâtre de la cruauté " à la Artaud ? Castelucci a toujours refusé la filiation même si les corps en détresse, menacés, agressés peuplent son univers. Dans son dernier opéra à la Monnaie, " Orphée et Eurydice " de Gluck, Eurydice était " incarnée " par une jeune femme, en souffrance muette sur son lit d’hôpital, victime d’un accident vasculaire cérébral. Les " femmes fleurs " de " Parsifal " de Wagner  étaient placées dans un " frigo sado-maso ".

 Shakespeare, c’est un théâtre politique ? Pas au sens banal, pour Castelluci pour qui le théâtre est " politique " par essence, indépendamment de la réalité historique. Mais par principe la fiction (et le rituel qu’elle met en jeu) est supérieure à la réalité et Castellucci en est le maître. Son Jules César a les mêmes initiales que Jésus Christ faisait observer, il y a 20 ans, ce chrétien (très) critique, intéressé par le sacrifice quasi " eucharistique " de César.

 Et l’image de l’univers qu’il proposait (qui me colle encore à la rétine) c’était un théâtre antique noirci, comme un univers ravagé par le feu, où déambulaient des créatures sans but. Inoubliable.

Cette vision de l’homme meurtri, dans un monde guetté par la mort, où la violence, physique et symbolique à la fois, éclate, d’œuvre en œuvre, avec des beautés scénographiques inouïes, des tableaux forts, parfois plus forts que les personnages. Le peintre parle parfois plus haut que le personnage mais pas que la musique, toujours respectée avec amour.

Cette première graine de " Giulio Cesare " on la retrouve toujours à l’œuvre depuis 20 ans. Appliquée à la " Divine Comédie " de Dante, par exemple. Et " l’automne bruxellois ", cela donne quoi ? Des flammes !

 

" La Flûte Enchantée " de Mozart. Un concept décapant.

La couleur est annoncée d’emblée : ce ne sera pas une version gentille de plus, un nouvel " angle " rafraichissant  car Mozart, comme Shakespeare, est un " adversaire " à sa mesure et sa vision sera " radicale ". Le siècle des lumières ? " Un siècle dont les idéaux humanistes cohabitent avec le paternalisme, la misogynie et le racisme, ". Sarastro, le maître maçonnique du temple de la Raison ?" La promesse de Sarastro de nouveaux temps d’amour, de justice et de beauté, n’existe pas ". La thèse s’inverse donc et Castellucci prend résolument le parti de la Reine de la Nuit.  " Il y a un mensonge à l’origine même du pouvoir de Sarastro. La Reine de la Nuit n’est pas qu’un monstre. C’est une femme à qui on a enlevé sa fille. Son célèbre aria est le cri de douleur d’une mère, sincère, honnête…Le triomphe final de Sarastro implique la défaite de la mère, le sacrifice de la sensualité et des émotions sur l’autel de la Raison et de la réussite. ". Voici donc Romeo " féministe " d’instinct, pas politique ou même idéologique mais philosophique et poétique. Ces déclarations d’intention, recueillies par Christian Longchamps (attaque en règle contre les " Lumières " et la Raison), sont quand même les plus " politiques " de l’ensemble de son œuvre depuis… " Giulio Cesare ", autre œuvre " politique ", au départ., réflexion sur le pouvoir. On comprend que La Monnaie soit un terrain plus favorable que l’Opéra de Paris (et son public conservateur) pour prendre ce risque de " casser " la Flûte !   Le changement du texte des récitatifs sera une autre innovation, polémique ? Enfin la scénographie promet d’être " somptueuse " basée sur un contraste fort entre un premier acte hyper baroque et un deuxième hyper dépouillé, pour illustrer le combat entre Sarastro et la Reine de la Nuit. Il faut bien réserver des " surprises " disait avec humour Romeo Castellucci à sa conférence de presse. Il ne précise donc pas la " forme " de la violence, suggérée par la lutte centrale entre Sarastro et la Reine, mais elle est présente dans toutes ses œuvres et il m’étonnerait qu’elle en soit absente ici. En tous cas ce nouveau Castellucci vaudra le déplacement avec sa vision du monde forte, inoubliable, qui explore nos gouffres. Comme Khristof Warlikowski son contemporain et feu Patrice Chéreau, son aîné. Des créateurs d’univers dont aucune œuvre ne nous laisse indifférent.

" La Flûte Enchantée " de Mozart. A La Monnaie du 18 septembre au 3 octobre

Castellucci à Bozar et Kanal. Thème et variations sur les formes du monde.

Bruxelles est complexe, dans son organisation culturelle. Une initiative de Sabine van Sprang, du Musée Royal des Beaux-Arts atterrit à Bozar. Consacrée à un inconnu, " Théodore van Loon, un disciple du Caravage ", entre Rome et Bruxelles. Elle nous propose donc une découverte d’un contemporain de Rubens : 50 tableaux à découvrir.

En contraste et en contrepoint Castellucci propose une installation sur le concept de " baroque " qui l’intéresse pour la forme, la courbe et le pli et son besoin de cacher plus que de révéler. Un univers où le manque, la faille, la fissure sont essentiels, comme dans son univers scénique. Avec comme curieuse " matière " l’éponge à la fois sensuelle et purificatrice. Un Castellucci sans le mouvement mais dans un lieu " théâtralisé " et humanisé par une chevelure de prostituée qui lui a vendu " une partie d’elle-même ". Quand la " réalité " s’insinue dans l’œuvre de Castellucci elle est aussitôt détournée vers un concept qui l’interroge.

-" History of oil painting " de Romeo Castellucci

--" Théodore van Loon, un caravagesque entre Rome et Bruxelles "

A Bozar du 10 octobre au 13 janvier 2019

 

" La vita nuova " à Kanal.

Dans le car-wash de l’ancien garage Citroën, devenu " Kanal-Centre Pompidou ", une dizaine d’acteurs amateurs, issus de la diversité bruxelloise, des " frères ", seront plongés dans un parking de voitures recouvertes de housses poussiéreuses. Ils y seront comme des fauves en cage, prisonniers d’un espace au passé mélancolique. Ils seront en recherche.  pas du sens à donner à leur vie individuelle, Castellucci refuse le " réalisme social" Mais ils essaieront de construire un avenir à partir de perceptions contradictoires et de transformations d’objets autour d’eux qu’il s’agira d’interpréter. Ils participent donc, comme le public, à une recherche sur l’art plus que sur la réalité d’un parking à l’abandon. On est bien dans la déclinaison typique de Castellucci : des fragments de réalité mènent à des interrogations sur le destin collectif et l’histoire de …l’art.

Les petits cailloux semés dans trois grands lieux de Bruxelles (avec un bref détour expérimental par la Cinematek, le 24 novembre) appartiennent bien au même univers mental : celui d’un artiste en recherche de lui-même qui nous demande d’habiter son univers énigmatique. Un visionnaire.

" La Vita Nuova ", à Kanal-Centre Pompidou du 28 novembre au 3 décembre.

 

Christian Jade (RTBF.be)