Richard III de Shakespeare. Danger ! Un psychopathe …séduisant. Le spectacle à ne pas manquer

Lars Eidinger et Jenny Kônig dans Richard III m;e.s Thomas Ostermeir
Lars Eidinger et Jenny Kônig dans Richard III m;e.s Thomas Ostermeir - © Arno Declair

Il fallait un «monstre» répugnant et sexy à la fois. Le metteur en scène allemand Thomas Ostermeier l’avait sous la main. Lars Eidinger, Hamlet indécis, énervant, dans la Cour d’Honneur 2008, devient, avec élégance, Richard III, un manipulateur difficilement contrôlable. Le mal séduisant ? Belle question.

 

Quand il affronte Shakespeare, Ostermeier adore jouer les iconoclastes. Il n’aime pas le personnage d’Hamlet, alors dans sa mise en scène de 2008, il lui " met(tait) une bonne fessée". Richard III, le bossu mal aimé, la revanche sur le handicap, il ne le déteste pas. Alors ce cynique est décrit dans son ambiguïté, son amoralité, son surf entre le bien et le mal. Mais ce pervers narcissique, qui passe son temps à regarder son visage dans un micro/miroir et à y projeter ses états d’âme exerce sur le public une dangereuse séduction. Le "monstre", dans l’interprétation bluffante du beau géant Lars Eidinger, une "rock star" en Allemagne, devient un peu "mon semblable, mon frère", chanté par Baudelaire.

Et pourtant il ne nous cache rien de ses crimes, un fameux palmarès quand même. Jaloux du règne de son frère Edouard, malade, décidé à lui succéder, il fera éliminer successivement tous ceux qui peuvent empêcher sa conquête du pouvoir : un de ses frères, ses neveux, les fameux "enfants d’Edouard" et quelques nobles qui le gênent. Cyniquement il séduit et épouse Lady Ann, dont il a fait exécuter le mari, puis il l’élimine pour épouser une de ses jeunes nièces.

Dans la mise en scène de Thomas Ostermeir, meurtre et séduction cynique sont bien là mais montrés avec subtilité. Les enfants d’Edouard sont de grandes marionnettes manipulées à vue. L’horrible bossu se déshabille pour séduire Lady Anne mais le corps athlétique de Lars Eidinger -malgré sa bosse artificielle de théâtre, bien visible- est un argument-choc de séduction. Voilà une nudité "utile", sensée, et pas un exercice d’exhibitionnisme gratuit.

Tout est à l’avenant avec ce château de bois sombre, vu de l’intérieur, qui nous oblige à vivre l’ascension vers le sommet du prétendant au pouvoir. Le scénographe Jan Pappelbaum va à l’essentiel avec un minimum de moyens mais efficaces, comme la musique du batteur Thomas Witte.

Le texte de Shakespeare, retravaillé par Marius von Mayenburg, sonne d’autant mieux que les moments de colère sont soigneusement triés pour éviter la monotonie du rugissement uniforme. ‘Je déteste, dit Ostermeier, dans le programme, la déclamation, la profération des textes. Je veux un jeu "vrai", dans une grande intimité. Un critique russe est venu voir le spectacle et a dit: "on est à la fois dans une chambre et dans une cathédrale"". De fait on est dans la "confidence" de Richard III, même quand il murmure dans un micro: un théâtre de chambre. Et l’espace scénique qui nous pousse vers le haut a cet effet de cathédrale qui oblige à une amplitude de voix, sans fracas. Quant au fameux "mon cheval pour un empire", lors de la bataille finale de Bosworth, on le vit de deux manières : une chorégraphie où Richard III manipule son épée sans adversaires visibles. Et une image finale où son grand corps est pendu au câble … de son micro-miroir (reflet, tout au long du spectacle- de son visage et de sa pensée): il est devenu son cheval…mort. Une "chute" comme une image..de synthèse.

Un immense spectacle d’Ostermeier, avec un immense acteur, Lars Eidinger, une troupe soudée, une tonalité toujours juste, une beauté efficace, visuelle et rythmique. Vilar, en 2015, " un théâtre élitiste pour tous, est en exil à Berlin.

Richard III de Shakespeare, m.e.s Thomas Ostermeier, jusqu’au 18 juillet

Christian Jade (RTBF.be)