'Retour à Reims' et 'Botala mindele'. Racisme et sexualité : la couleur de la rentrée.

"Retour à Reims, sur fond rouge" de Eribon/Arcaz
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"Retour à Reims, sur fond rouge" de Eribon/Arcaz s - © Estelle Rullier

L’un vient de sortir cette semaine au Varia, Retour à Reims. L’autre, "Botala Mindele", achève un périple de 3 semaines au Poche accueillant le Rideau de Bruxelles.

" Retour à Reims , sur fond rouge":***

Stéphane Arcas, petit gars de Lot-et-Garonne, issu d’un milieu ouvrier, a trouvé en Didier Eribon, né prolo à Reims, philosophe, homo et proche des communistes  son double et son porte parole. Dans ‘Retour à Reims’ Eribon explore ses contradictions: être de la gauche…parisienne après avoir enfoui ses origines 'nordiques' prolétariennes, reniant père et mère. Ils avaient beau ‘croire en’ la lutte des classes et donc voter communiste, dans les faits les parents Eribon étaient homophobes et racistes. D’où une séparation fils/parents, sans états d’âme, pendant trente ans. La mort du père et le dialogue avec sa mère est l’occasion d’une interrogation: pourquoi une cassure si radicale?

Au niveau intime -s’assumer comme homosexuel- une des plus belles réponses vient de Sartre, cité par Eribon : "L'important n'est pas ce qu'on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu'on a fait de nous".
 Et politiquement qu’est-ce qui a changé ? La réponse, centrale, tient en peu de mots : " Dans les milieux populaires français la plupart des gens raisonnent en " eux " et " nous ". A l’époque, " nous " c’était les ouvriers et " eux " les patrons. Aujourd’hui " nous " ce sont les Français et " eux " les étrangers ". D’où le succès de Front National et les questions en rafale d’Eribon/Arcas.

Le spectacle de Stéphane Arcas empoigne le texte dans son double thème, intime et collectif, y ajoute son style oral et répartit les analyses et questions d’Eribon sur plusieurs acteurs. Thierry Raynaud, un petit nouveau (pour nous en tous cas), excelle : il aurait pu assumer la totalité du rôle tant sa présence est forte et nuancée et sa diction claire. Nicolas Luçon dans le double rôle d’Eribon et de Michel (Foucault), déguisé en albinos nous fait cadeau de ses angoisses et de sa drôlerie. Marie Bos, voix cassée mais charme fou, prête son corps et son allure au côté féminin de la confession gay. Et Claude Schmitz joue au marionnettiste, chargé de soulager le ‘sérieux’ de l’analyse par des blagues racistes et homophobes, caricature des clichés populaires. Bof, bof.

La scénographie de Stéphane Arcas joue sur plusieurs tableaux : un studio en ruines censé représenter notre monde libéral qui court à sa perte; un décor rougeoyant qui évoque à la fois une carte des continents, un lieu de rencontre homo clandestin et la couleur de la Révolution. Enfin l’Afrique,  notre continent d’origine, objet du racisme qui monte, est représenté, entre autres, par un beau masque.

Ca peut paraître compliqué- et c’est vrai, parfois trop d’intentions tuent l’Intention- mais, sur scène, la synthèse est le plus souvent efficace, entre une pensée abstraite, allégée par du vécu ou du comique grinçant. Théâtre et philosophie font donc bon ménage. Seul bémol : la partie politique, parfois redondante,  prend trop de place-un peu rhétorique- par rapport au thème gay, développé surtout dans la dernière partie.

A  ne pas rater par tous ceux qui aiment les thèmes forts et les scénos ambitieuses.

Retour à Reims de Stéphane Arcas, d’après Didier Eribon. Au Varia jusqu’au 21 octobre.

 "Botala Mindele (Regarde l’homme blanc)".(Remi De Vos) : un miroir du néo-colonialisme***

Rémi De Vos n’y va pas par 4 chemins. Déjà dans Occident la caricature du couple était abordée tambour (raciste) battant. Déjà y brillait un "couple" théâtral hors normes, Philippe Jeusette et Valérie Bauchau, à la fois en contrastes et complémentarités. Frédéric Dussenne  leur ‘servait’ déjà un magnifique couvert dramaturgique avec sa science de la direction d’acteurs et de leur mise en espace. Tout ce beau monde -De Vos, Dussenne, Bauchau, Jeusette- remet ça mais avec deux nouveaux couples, de blancs et de noirs. Avec des conflits d’intérêt et des chassés-croisés érotiques plus ou moins violents où le racisme est omniprésent. Et terrifiant. On est au Congo Kinshasa, ex-'belge', et le ‘deus ex machina’ final  est un politique congolais qui " siffle la fin de la récréation " … coloniale : bye, bye Belgium,  c’est l’heure de la Chine.

C’est court, resserré, avec une chorégraphie des couples en désir, drôle, cruelle, parfois écœurante. Une sorte de valse-hésitation bien cadrée entre le grandiloquent et le subtil, la mauvaise foi et le calcul égoïste, le hâbleur impuissant et la femme qui subit ou qui…retourne le gant, comme la domestique africaine. Avec au centre d’excellents acteurs, hyper connus comme Valérie Bauchau, Philippe Jeusette, Benoît Van Dorslaer et Stéphane Bissot. Et à découvrir, comme Ansou Diedhiou, Jérémie Zagba  et Priscilla  Adade.

Piqûre de rappel (la critique exhaustive de Dominique Mussche) : https://www.rtbf.be/culture/scene/theatre/detail_theatre-botala-mindele-de-remi-de-vos?id=9713465

" Botala Mindele "  de Rémi De Vos, m.e.s de Frédéric Dussenne:


-au Théâtre de Poche jusqu’au 14 octobre,

-à l’Atelier Théâtre Jean Vilar du 17 au 21 octobre

-au Théâtre de Liège du 24 au 28 avril 2018.

 

Christian Jade (RTBF.be)