" Quelques rêves oubliés " (O.Hirata, m.e.s C.Panza): de la surface de l'intime aux flamboyances de l'univers. Brillant.***

Gwen Berrou, Aurélien Dubreuil-Lachaud et Pauline Gillet Chassanne dans "Quelques rêves oubliés" d'Oriza Hirata
Gwen Berrou, Aurélien Dubreuil-Lachaud et Pauline Gillet Chassanne dans "Quelques rêves oubliés" d'Oriza Hirata - © Guy Joël Olivier

Le Japon adore se plonger dans la culture occidentale, le contraire est rare, surtout au théâtre. Comme autant de fusées, trois pièces d’Hirata avaient surgi, en 2008  dans le paysage théâtral belge à l’initiative de Xavier Lukomski, alors directeur des Tanneurs, du Théâtre Varia et de la Compagnie Transquinquennal. Et puis plus rien.

C’est donc avec plaisir qu’on salue l’initiative de la jeune metteuse en scène française Camille Panza, formée à l’Insas, accueillie au Japon par Oriza Hirata lui-même, auteur et directeur de théâtre qui admet, en toute modestie, que son texte n’est qu’une ‘hypothèse pour l’expérimentation scénique’. Un cadeau dont Camille Panza s’est emparé avec une passion contagieuse. Jouer un texte japonais …en français…au Japon, où la pièce fut créée, c’est une sorte d’exotisme…à l’envers, réjouissant.

Question basique : ça raconte quoi ? Un ‘trio’ à peine évoqué, une ancienne chanteuse populaire, sorte de Maryline japonaise, sa jeune assistante et son manager sont en tournée, enfermés dans un wagon de chemin de fer, qui file dans la nuit. Ils parlent, mais sans emphase, il y a bien un malaise amoureux mais ils ne se touchent pas et si l’histoire a un début elle n’a pas de véritable fin, comme si ce voyage était éternel, plus mythologique et métaphysique que réel. Des bouts de  réalité sont bien là, des images concrètes font rire, humour et dérision sont en coin de réplique, mais les " personnages " sont aux abonnés absents.

Alors si vous voulez du réalisme anglo-saxon classique, passez votre chemin. Par contre si vous aimez entrer dans une échappée belle, où vous êtes co-scénariste de ce qui se passe sur scène, où vous devez refaire le tricot sans cesse détricoté, où le réel apparent cache d’étranges planètes. Enfin si vous admettez que le ‘personnage’ principal est un décor hyper actif et inventif, ce spectacle vous fascinera. Si vous voulez partir à la chasse aux rêves, comme on part à la chasse au papillon, allez-y.

 Le thème central, l’humain fragile, perdu au sein d’un univers superbe et menaçant est parfaitement saisi par les lumières, aléatoires, les sons, facteur de trouble et le décor mouvant, déstabilisant. Il est certes question de mariage, dérisoire, d’amour, pomme mythologique, de géologie : la terre est un champ archéologique permanent où le passé lointain surgit comme un champ d’os. Et surtout les astres en fusion parlent par des jets de lumière agressive, le ciel étoilé est une mythologie des planètes lointaines, entre Orion et Scorpion. Un exemple du style Hirata : " " Le train, lentille étincelante de la Galaxie roule à l’intérieur d’un grosse pomme d’hydrogène " : c’est Betelgeuse, la grosse étoile rouge, plusieurs  milliards de degrés à l’intérieur, sorte de Supernova explosive, menaçante : " c’est la loi de l’univers ". Le texte et sa mise en scène nous plongent  dans les " deux univers " de Blaise Pascal : " Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. " A part qu’il est inspiré par un conte japonais... pour enfants de Miyazawa : " Le train de nuit de la voix lactée ".

Les trois acteurs soumis à ce bombardement scénographique ont bien du mérite à survivre, surtout à la fin, où la force de l’univers sonore et visuel les emporte : mais c’est le mérite de Gwen Berrou d’aimer les aventures scéniques. Ici elle fait front, avec son humour naturel et sa fausse désinvolture. Aurélien Dubreuil-Lachaud et Pauline Gillet Chassanne, sont prometteurs,  tout comme une remarquable jeune équipe artistique et  technique, de moins de 30 ans, issue de l’Insas (comme Camille Panza): Marie Laetitia Cianfarini, Léonard Cornevin, et Noam Rzewski, déjà remarqué 2 fois pour ses créations sonores par les Prix de la critique : un récidiviste ! Ils réalisent avec brio le rêve, réussi, de Camille Panza. Une petite bande de ces " Français de Belgique " dont on reparlera. Excellente idée d’Astrid Van Impe, de les accueillir au Théâtre 140.

Quelques rêves oubliés "  d’Oriza Hirata, m.e.s de Camille Panza, au Théâtre 140, jusqu’au 13 janvier. Dernier jour !