Prix de la Critique 2017. 42 nominés et 2 lauréats dont un 'prix spécial' du jury : Alain Platel pour "nicht Schlafen".

Théâtre de Namur
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Théâtre de Namur - © DR théâtre de Namur

C’est fait : le jury des Prix de la Critique a désigné ses 42 " nommés " ou " nominés " et  ses 2 lauréats des arts de la scène, saison 2016/17. Et la cérémonie de remise des prix aura lieu au Théâtre de Namur le 25 septembre. Une majorité de ces prix concerne toutes les professions du ‘théâtre’, des actrices et acteurs (confirmés ou ‘espoirs’) aux metteurs en scène, scénographes, auteurs, seuls en scène, découvertes, équipes artistiques et techniques, sans oublier les spectacles ‘jeune public’.

Mais ce prix, soutenu par la FWB, concerne aussi l’ensemble d’une œuvre ou d’une activité (le Prix Abraté), attribué cette année à un " circassien " Philippe de Coen, qui a " osé " un  ‘cirqu’opéra’, Darial Shaga, traitant du sort des migrants, sur un livret ‘français’ de Laurent Gaudé, une partition ‘flamande’ de Kris Defoort et une mise en scène ‘francophone’ de Fabrice Murgia. C’est que nos prix ‘théâtre’ se sont étendus  à la danse et au cirque (et voici donc l’opéra !) et le jury semble vouloir dépasser progressivement les frontières de la production ‘stricto sensu’ des artistes de la Communauté française. Il avait déjà honoré en …1989 Anne Teresa de Keersmaecker, avant qu’elle ne devienne une vedette internationale, et plus récemment  Josse De Pauw, hôte fréquent du Théâtre National, Guy  Cassiers, lors de sa participation à Mons 2015 et l’an dernier Jan Goossens et Jean-Louis Colinet pour leur travail commun sur Bruxelles, rapprochant les deux communautés via Toernee General.

 Dans la même perspective, nous nous sommes ouverts l’an dernier vers la production internationale en offrant un " prix spécial " du jury à Milo Rau pour Five easy pieces, invité du Kunstenfestivaldesarts. Il nous a fait l’amitié de venir en personne recevoir ce prix,  symbolique d’une ouverture entre la francophonie et la " germanophonie ". C’était avant …le flirt Macron/ Merkel (clin d’œil !).Et depuis lors, sa nomination comme directeur artistique du NTGent le rapproche encore davantage de nous, Belges. Depuis lors aussi "Five easy pieces" est invité au Théâtre de Namur (19/20 janvier 2018) et sa nouvelle production (Histoire de théâtre) se fabriquera dans les locaux du Théâtre National dans le cadre du KFDA 2018. Vous avez dit " synergies " ?

Cette année notre " prix spécial " va à Alain Platel pour son œuvre déchirante, nicht Schlafen qui mêle Mahler et la musique polyphonique africaine pour rendre compte des déchirures du monde (ci-dessous la critique du spectacle, à la suite du palmarès des nominés).En francophonie Alain Platel est diffusé essentiellement au Théâtre de Namur (successivement Coup fatal, nicht Schlafen et, en février 2018, Requiem, retour à Mozart). Avec un début de collaboration avec le Théâtre de Liège, via une exposition sur les artistes handicapés. Très lucide sur l’état des relations entre les communautés belges, Alain Platel nous confie :

" C’est très récent la circulation de mes œuvres en Wallonie. J’ai une collaboration avec les théâtres wallons comme Namur et Charleroi. J’aimerais jouer beaucoup plus souvent, à Liège notamment, cela se passe, mais pas assez. Et réciproquement : on importe beaucoup trop peu d’œuvres francophones en Flandre par  manque d’engagement et de courage. Pour les Flamands, le théâtre français c’est de la vieille rhétorique, pour moi, ce sont des préjugés. Il y a un théâtre francophone intéressant que deux récentes séries télévisées ont popularisé en Flandre au niveau des acteurs. Heureusement, à Bruxelles, la collaboration entre Jan Goossens (KVS) et Jean-Louis Colinet (National), deux courageux, a fait progresser les choses ".

 Tout est dit.

Christian Jade, président de l’ASBL Prix de la Critique Théâtre/Danse/Cirque.

PALMARÈS.

Lauréats :

-Prix Spécial du jury :

nicht Schlafen’ d’Alain Platel ( Ballets C. de la B.) (accueilli au Théâtre de Namur et au KVS/ La Monnaie. En tournée internationale depuis sa création en septembre 2016 à la Ruhrtrienal)

-Prix Bernadette Abraté (récompensant une personnalité marquante des arts de la scène) :

Philippe De Coen, fondateur et directeur artistique de la compagnie circassienne Feria Musica

Nominations :

 

Meilleur Spectacle

Apocalypse bébé, (Virginie Despentes), mise en scène de Selma Alaoui, créé au Théâtre de Liège.

Les enfants du soleil (Maxime Gorki), mise en scène de Christophe Sermet, créé au Théâtre des Martyrs, produit par le Rideau de Bruxelles

Is there life on Mars ?, écriture et mise en scène d'Héloïse Meire, créé au Théâtre National.

 

Meilleure Mise en scène

La Musica deuxième, (Marguerite Duras), mise en scène de Guillemette Laurent au Théâtre Océan Nord.

Le jour, et la nuit, et le jour, après la mort (Esther Gerritsen), mise en scène de David Strosberg, au Théâtre Les Tanneurs

Taking care of baby, (Dennis Kelly) mise en scène de Jasmina Douieb, créé au Théâtre Océan Nord.

 

Meilleur Spectacle de danse

Anima Ardens, de Thierry Smits, créé au Studio Thor.

Giovanni's club, de Claudio Bernardo, créé au Théâtre Varia.

Nativos, d'Ayelen Parolin créé à Séoul (Corée) puis au Théâtre de Liège puis au Festival Avignon (Les Doms)

 

Meilleur Spectacle de cirque

Driften, d'Anna Nilsson et Sara Lemaire (Compagnie Petri-Dish), créé aux Halles de Schaerbeek

Hyperlaxe, de Sophie Leso et Nicolas Arnould (Cie Te Koop), créé au Varia, coproduction Espace Catastrophe.

Pesadilla, de Piergiorgio Milano, coproduction Les Halles de Schaerbeek, Festival d’Avignon (Les Doms)

 

Meilleure Comédienne

Marie Bos dans Apocalypse bébé et Les enfants du soleil

Cathy Grosjean dans Taking care of baby

Isabelle Wéry dans Les consolantes (François Emmanue), mise en scène de Pascal Crochet, créé au Poème 2

 

Meilleur Comédien

Didier de Neck dans L'absence de guerre (David Hare), m.e.s d'Olivier Boudon, créé au Théâtre Océan Nord

David Murgia dans Laïka  (écrit et mis en scène par Ascanio Celestini, créé au Festival de Liège, coproduction Théâtre National)

Yannick Renier dans Les enfants du soleil

 

Meilleur espoir féminin

Marie-Aurore d'Awans dans Pas pleurer (Lydie Salvayre, m.e.s Denis Laujol, créé au Théâtre de Poche.

Léone François dans Les consolantes et Gunfactory (Jean -Michel d'Hoop, créé au Festival des Libertés et à la Comédie Claude Volter)

Gwendoline Gauthier dans Les enfants du soleil.

 

Meilleur espoir masculin

Ismaïl Akhlal dans Bab Marrakech (mise en scène de Mohamed Ouachen. Créé à l'Espace Magh

Adrien Drumel dans Les Femmes savantes (créé au Théâtre des Martyrs),  Pétrole ! (Pasolini, créé à l’Atelier de Frédéric Dussenne) et La beauté du désastre (Thomas Depryck) créé à Mars (Mons Arts de la scène)

François Regout dans Is there life on Mars ? et Zazie dans le métro, créé au Théâtre Royal du Parc)

 

Meilleur Seul en scène

Je suis un poids plume, de et avec Stéphanie Blanchoud, mise en scène de Daphné D'Heur, créé au Théâtre des Martyrs.

Laïka, Ascanio Celestini, avec David Murgia,

L'entrée du Christ à Bruxelles, mise en scène de George Lini, avec Éric De Staercke, créé à l'Atelier 210

 

Meilleure Découverte

En attendant le jour, de François Sauveur, créé au Théâtre de Liège.

La Convivialité, d'Arnaud Hoedt et Jérôme Piron, créé au Théâtre National.

Tabula Rasa, de Violette Pallaro, créé au Festival de Liège.

 

Meilleur Spectacle Jeune Public (créés aux Rencontres Théâtre Jeune Public de Huy 2016)

Des illusions, de la Compagnie 3637

Comme la pluie, du Foule Théâtre

Piletta ReMix, du Collectif Wow

 

Meilleure Autrice / Meilleur Auteur

Stéphanie Blanchoud pour Je suis un poids plume

Arnaud Hoedt et Jérôme Piron pour La Convivialité

Myriam Leroy pour Cherche l'amour (mise en scène de Nathalie Uffner, créé au Théâtre de la Toison d'or).

 

Meilleur Scénographie

Renata Gorka pour Tableau d'une exécution, mise en scène d'Emmanuel Dekoninck, créé au Théâtre de Namur, coproduit par le Poche.

Simon Siegmann pour Les enfants du soleil.

Marie Szersnovicz pour Apocalypse bébé.;

 

Meilleure Création artistique et technique

L’équipe de Is there life on Mars ? d'Héloïse Meire

L’équipe de Vernon Subutex, mise en scène de René Georges (créé au théâtre de Namur)

L’équipe de Wilderness, d'Arieh Worthalter et Vincent Hennebicq (coproduction Festival de Liège /Théâtre National)

Conclusion : les critiques du jury dont "nicht Schlafen" d’Alain Platel

 

 Sur le site www.lesprixdelacritique.bevous trouverez, sur les 42 nominés et 2 lauréats, toutes les appréciations critiques des membres du jury qui regroupent, outre la RTBF.be, Musiq 3, Le Soir, La Libre Belgique, L’Echo, Focus/Le Vif,  Métro, C !rq en Capitale, Campus ULB et Plaisir d’offrir.

A titre d’exemple, la critique de nicht Schlafen, d’Alain Platel .

Prix spécial du jury : Nicht Schlafen d’Alain Platel.

Nicht Schlafen est né d’un paradoxe: mettre Mahler au centre d’une œuvre alors qu’au départ Alain Platel, attiré par Bach, Monteverdi ou Mozart, déteste ce Viennois post-romantique et "sucré", Mais en lisant Les années vertigineuses " de Philipp Blom qui décrit la Vienne précédant la guerre 14-18, il découvre d’étonnantes similitudes avec notre époque, des changements à tous les niveaux de la société et la montée de l’extrême droite préparant une catastrophe planétaire. Du coup Mahler devient un contemporain, pas si éloigné du monde de Daesh, de Trump et des nationalismes exacerbés.

 Platel écoute alors ses symphonies différemment, aidé par Steven Prengels et y découvre des mélodies juives, de la  musique foraine, populaire, militaire et une façon de les " sampler " qui enchante Platel l’éclectique. Il a donc son sujet, la folie guerrière, les déchirures sociales, les menaces qui planent et une musique forte qui porte ces contradictions.

Il lui reste à trouver un groupe de danseurs dont les corps incarnent ces conflits. ‘J’ai toujours eu la prétention, dit-il de vouloir dire quelque chose sur le monde, pas le monde en général, mais les histoires personnelles des danseurs issus de ce monde. D’où la présence simultanée d’Africains, d’Asiatiques, d’un juif  et d’un musulman. Je tiens compte de la sensibilité des uns et des autres et en même temps, toutes ces identités donnent une couleur au spectacle.’

 La réussite est totale : la scénographie de Berlinde de Bruyckere plante trois chevaux morts comme une image centrale très physique où les danseurs se heurtent dans de curieuses sarabandes de mort et résurrection, d’horreur et de sensualité. On est plongé dans un retable mouvant qui mêle mystique chrétienne et sensualité païenne alternant des combats violents et des tendresses infinies. La musique de Mahler est infiltrée de polyphonies africaines chantées live par deux danseurs de Coup Fatal. Et les ensembles chorégraphiques ont rarement atteint un tel niveau de grâce des corps. Nicht Schlafen : ouvrons l’œil !

 

Nicht schlafen d’Alain Platel au Théâtre de Namur le 25 février.

Au KVS Bol du 30 mai au 3 juin. En tournée internationale.

Christian Jade (RTBF.be)