Powder Her Face - Pop Opera culte

Powder Her Face - Pop Opera culte
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Powder Her Face - Pop Opera culte - © Krzysztof Bielinski

Retours sur l’opéra de chambre Powder Her Face du compositeur britannique Thomas Adès, actuellement au programme de La Monnaie. L’opéra bouge, il est hors les murs aux Halles de Schaerbeek à Bruxelles. Puissance d’une saga qui va plus haut.

 

Powder Her Face : 120 minutes, 2 actes, 8 scènes, plusieurs voies pour passer de Mary Wigham à la Duchesse d’Argyll, de la socialite à la dirty Duchess, de l’appétit sexuel insatiable d’une femme à l’un des plus grands scandales sexuels du XXème siècle dans une Angleterre, encore très/trop victorienne, sur fond de porn polaroïd.

Powder Her Face, c’est la pièce d’opéra/biographie, librement inspirée, parcourue jusqu’à l’épuisement du compositeur prodigue britannique Thomas Adès – il a vingt quatre ans lorsqu’il la compose sur un livret de Philip Hensher. Thomas Adès y mêle les humeurs et ambiances musicales très disparates, façon opéra/cabaret ; s’y entrechoquent, de manière ahurissante, parfois un peu crissante ( ?), tango argentin (reprise stylisée d’un morceau de Carlos Gardel) et musiques allusives (Berg, Kurt Weill, Stravinsky, etc.).

Une composition musicale (comme autant de contretemps) pour contredire le rythme des partitions chantées, surtout dans l’acte 1, accentuer le caractère étrange des scènes et mieux révéler les dissonances qui remuent l’histoire de la Duchesse Argyll : érotomanie, Dom juanisme au féminin, swinging London, libertés sexuelles, lutte des classes, etc. On s’étonne lorsqu’on regarde les photos noir et blanc iconiques de la Duchesse d’Agryll, son port de tête est si altier, qui pourrait croire...

Dans la mise en scène très pop, colorée de Mariusz Treliński, tout sonne vrai et faux à la fois. Il se soucie de l’équivocité des images et des scènes, ouvrant ainsi la pièce d’opéra aux innombrables sentiments (ou ruptures), possibles et contradictoires.

Il règne, dans certaines scènes, une atmosphère fantasmo-fantastique : derrière les glaces en plexi tagguées à la bombe, s’agitent, lascivement, sado-masochistement des mauvais garçons dénudés ou en combinaison vinyl, compagnons de hasard de la Duchesse. Passée la stupéfaction, on fait corps dans l’acte 2, on se prend au jeu et à la voix remarquable de Allison Cook, Peter Coleman-Wright, Leonardo Capalbo et Kerstin Avemo qui passent avec virtuosité d’un rôle à un autre.

Le pacte est scellé. La mise en scène de Mariusz Treliński et l’orchestration musicale de Alejo Pérez sont immenses dans les Halles de Schaerbeek (jamais aussi belles que transformées en opéra), elles donnent aux scènes une ampleur grandiose. Elles emportent dans leur sillage, tout, les normes, les conventions sociales, la bienséance, dans une forme un peu monstrueuse d’images vagissantes, exubérantes, etc. Ici, la pièce d’opéra Powder Her Face est donnée à aimer, elle brille de mille feux dans le trou noir.

Il y a dans le parti pris de mise en scène de Mariusz Treliński le désir impétueux de ne pas nous donner à choisir entre la dirty Duchess ou la femme ultra-moderne. D’où peut-être le caractère " heurté " de la pièce d’opéra. Et in fine, un épilogue bouleversant en forme de flash-back nous donnera raison de ne pas l’avoir fait. À la fin de l’acte 2, la petite Mary Wigham longe le mur et la tapisserie kitsch comme dans un long travelling, un élan irrésolu.

C’est une vertu rare et aussi le signe d’une œuvre importante qui magnifie une esthétique du pire et va plus haut. Remuante, Powder Her Face emporte le spectateur.

Sylvia Botella

 

Powder her Face du 22 septembre au 3 octobre 2015 aux Halles de Schaerbeek (La Monnaie hors les murs)