"Pour en finir avec la question musulmane" (Rachid Benzine): les "clichés" passés à la moulinette "humour".

« Pour en finir avec la question musulmane » (Rachid Benzine)
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« Pour en finir avec la question musulmane » (Rachid Benzine) - © Danny Willems

Et si au lieu de subir nos peurs on les affichait pour en "jouer" ? C’est tout l’art du théâtre "comique" d’exposer des énormités (racistes ou pas), des clichés destructeurs (le Musulman, le Juif, le Raciste, l’Homosexuelle,le Communiste) à la lumière du jour. A  la lumière aussi des contradictions de ces "types" entre le privé et le public, l’intime et l’affiché, le groupe et l’individu.

En scène, ça fait un drôle de bouillon de culture où les microbes vibrionnent sous nos yeux, s’agitent dans leur bocal et nous aspergent au passage dans le miroir tendu de leur mauvaise foi. Public, cher public, tu piges que c’est de toi qu’on parle ? Tu prends quoi dans ce melting pot ? Et le public de rire des propositions tellement "énormes", parodiques qui lui sont faites qu’il peut selon le cas jouer le rire "complice", le rire "gêné" ou le rire "franc". Pas entendu de "fou"-rire mais des "drôles de rires", doux, presque tendres ( !) à Mons Mars où j’ai vu, récemment, le spectacle de Rachid Benzine, joué au Théâtre de Liège jusqu’au 21 avril.

 Le titre est tout un programme : "Pour en finir avec la question musulmane", écho au célèbre "Pour en finir avec la question juive" de Jean-Claude Grumberg, passé récemment au Public. Là aussi tout se passe dans l’espace public d’un d’immeuble, pas entre deux voisins mais un groupe disparate, cocasse, bigarré. Grumberg est un "pro" de l’action théâtrale, Rachid Benzine un agitateur d’idées qui utilise le théâtre comme "complément". Alors ?  Eh ben "bien emballé" scéniquement et "bien incarné" par des acteurs qui y croient. Et plus concret et drôle que le dialogue philosophique de Grumberg, "cartésien" dans sa démonstration.

Des acteurs (trices) épatants pour une fable drôlatique

Alors, au fait ! Soit un immeuble de Trappes, dans la banlieue rouge de Paris, où un locataire musulman est assigné à résidence, soupçonné d’islamisme ! Ciel, mon terroriste ! L’usine à ragots s’éclate dans les couloirs et escaliers qui permettent la dynamique de leurs dialogues. On y trouve le beauf de service, militant FN et fier de l’être, qui ne doute de rien, surtout pas de ses préjugés. Un concierge juif, charmant, craignant de revivre son drame historique mais qui finit par se raisonner. Une homosexuelle juive, féministe, tourmentée, un vrai point d’interrogation porté sur tous les problèmes soulevés.  Un syndicaliste communiste, un "coco" style "dernier des Mohicans" pour qui tout ça c’est la faute au capitalisme. Côté musulman on a celui qu’on soupçonne et qu’on ne verra jamais, une musulmane traditionnelle, bavarde et curieuse et une "convertie" intello  qui a du mal avec le sexe et la soumission. Intello aussi Rachid, double de l’auteur, qui, à la fois dedans et dehors, peine à assumer son rôle de raisonneur. C’est le seul vrai "point faible" de l’ensemble car ce personnage sympa manque de relief parodique. Tous les autres sont un mélange de folie et de raison qui donne son mouvement et ses contrastes comiques à l’ensemble. Avec une mention spéciale à Jean-Luc Piraux, clown tourmenté, irrésistible en concierge juif, Ana Rodriguez étonnante en féministe aux états d’âme  contradictoires et Camille Voglaire, dont la "conversion" à l’Islam n’empêche pas les tourments de la chair. Rachid Benzine, himself, aidé de Catherine Cosme (scénographie et costumes) donne un bel élan à son texte et à ses acteurs.

NB : la scène se passe à Trappes, une banlieue de cohabitation longtemps assez "paisible", jusqu’à l’incendie d’une synagogue. Cette municipalité de la banlieue rouge (longtemps gérée par le PC) a produit des célébrités : Jamel Debbouze, Omar Sy et…Rachid Benzine. Sur l’évolution malheureuse du tissus social de Trappes, deux " grandes reportères " du " Monde, Raphaëlle Bacqué  et Ariane Chemin, viennent de publier un livre, "La Communauté", une enquête journalistique qui refuse  le déni et  l’hystérie concernant la communauté musulmane. Pas encore lu mais un "complément d’enquête" a priori intéressant à la " distanciation " humoristique proposée par Rachid Benzine. La preuve : Eric Zemmour a craché toutes ses dents contre les 2 journalistes du Monde. Comme si les caricatures, vues sur le plateau, se prolongeaient …dans la réalité!

" Pour en finir avec la question musulmane " de Rachid Benzine.

Au Théâtre de Liège jusqu’au 21 avril.