Porteur d'eau – Je rêvais réalité, ma réalité m'a pardonné

Porteur d'eau - Denis Laujol
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Porteur d'eau - Denis Laujol - © Marie-Aurore D'Awans

Au commencement était la marche... une longue marche dans le Borinage… une des consignes de Lorent Wanson. Le spectacle Porteur d’eau s’inscrit, en effet, dans le projet vaste Une aube boraine que Lorent Wanson a développé dans le cadre de Mons 2015 – Capitale Européenne de la Culture. Dans Porteur d’eau, Denis Laujol est à la fois témoin et héros, sa biographie croise celle du coureur cycliste belge Florent Mathieu. Entre remontage des années, fougue poétique et documentée. Actions.

 

Quand le cyclisme est œuvre d’art, il est Porteur d’eau de Denis Laujol. Entre théâtre documenté et au choix, installation, biographies-essai, le seul en scène Porteur d’eau creuse la troisième voie, le biopic piraté, celui du porteur d’eau Florent Mathieu, gloire cycliste boraine locale qui fit plusieurs Tour de France (1947, 1948 et 1949), superposé au récit personnel du comédien Denis Laujol.

Ici, les deux biographies sont inextricablement liées. Denis Laujol, jusqu’à l’âge de vingt-et-un ans, se rêvait coureur cycliste. Et c’est dans ce jeu infime, dans les anecdotes relevées et les images-cinéma noir et blanc diffusées que Porteur d’eau construit ce qui nous bouleverse; par ce que ça brasse d’émotions intimes et par ce que ça produit de théâtre bouillonnant.

Le cyclisme, le théâtre, c’est cette même machine à exploits, cette même machine à émotions. Ici, sa puissance d’évocation nous redonne le même sentiment d’appartenance, lequel passe par l’expérience collective.

Tour à tour combattif et espiègle, Denis Laujol ressuscite le geste répétitif de Florent Mathieu et le sien aussi, pédaler et encore pédaler, au moyen d’un vélo bleu, concrétisant ainsi le fantasme d’une fiction participative. Dans cette presque mélodie des gestes, on entend la voix archi iconique du commentateur sportif Luc Varenne, aussi.

Quel enthousiasme! La salle des voûtes au Théâtre Le Public à Bruxelles est comble. Il suffit d’y observer le bonheur des spectateurs et de voir combien la mécanique de l’acteur est organiquement reliée à leurs réactions, pour comprendre combien Denis Laujol est un comédien de l’action. L’acte même de regarder le spectateur est chez lui une action, au sens physique. Il donne au spectacle une énergie, un rythme, une matière, mêlés de distance et de détermination. La magie opère.

On ne peut faire l’économie de la portée documentaire de Porteur d’eau. En dépassant la stricte sphère intime en embrassant également les questions sociétales, il vient gratter derrière la surface du bonheur et de l’exploit sportif, pour peindre d’autres images saisissantes, plus sensibles et inquiètes: les années 1940-1950, les mines, le Borinage, les années 1990, l’adolescence, l’anorexie, le Sud de la France et la bande son All Apologies de Kurt Cobain. C’est ce qui confère au spectacle Porteur d’eau, au-delà de sa grande puissance d’émotion, une place surplombante à l’égard  des autres Seul en scène. Porteur d’eau est sans doute l’un les plus complexes et aboutis. Demain, nous ferons tourner les roues des vélos. Promis.

 

Sylvia Botella

 

Porteur d’eau de et avec Denis Laujol du 11 mai au 25 juin 2016 au Théâtre Le Public à Bruxelles; 7 au 28 juillet 2016 - relâche les jeudis et vendredis et 18 juillet - au Théâtre Gilgamesh à Avignon.

Éloge du mauvais geste d’Ollivier Pourriol avec Denis Laujol, mise en scène de Valérie Cordy; du 7 au 28 juillet, les jeudis et vendredis à 21h10 au Théâtre Gilgamesh à Avignon.