Piemme, l'ouragan de la saison : trois pièces, trois metteurs en scène, trois théâtres. De Mai 68 à l'extrême droite. Décalé, actuel, sensible.

JM Piemme présentant ses trois pièces de la saison
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JM Piemme présentant ses trois pièces de la saison - © Christian Jade

J.M Piemme, c’est une légende belge, pardon, liégeoise, de notre théâtre. Incroyablement prolifique, à la fois savant et populaire, mêlant gouaille et réflexion sur des thèmes souvent politiques. Trois théâtres, le Varia, les Tanneurs et les Martyrs unissent leurs forces pour le programmer et ont organisé une conférence de presse conjointe menée avec une belle énergie par des attachées de presse en verve. Fabrice Schillacci, Armel Roussel et Philippe Sireuil, trois générations de metteurs en scène entouraient J.M Piemme pour nous livrer les secrets de leur collaboration. Très beau dialogue à 4 dont la synthèse s’imposait.  J.M Piemme, désormais affublé d’une barbe de prophète, analyse ses trois pièces et ses rapports avec les trois metteurs en scène.
 

" Jours Radieux " .

CJ: Les trois pièces de cette saison posent le problème de ton rapport à la réalité politique et à l’actualité. Prenons " Jours Radieux " : comment pourrais-tu en résumer la trame, le propos ?

JMP: L’impulsion de " Jours Radieux ", ce sont des gens comme toi et moi qui ont peur de tout, de sortir de chez eux ou qu’on abime leur voiture ou qu’on s’attaque à leur famille. Petit à petit, cette peur les envahit et ils ont besoin d’une solution pour s’en débarrasser… passer à l’extrême droite. Je te raconte ça de manière réaliste, mais dans la pièce ça ne l’est pas du tout. C’est une espèce de conte et plus le conte avance, plus les ogres se font jour. On part de la première phrase, " tout va bien ", puis la situation ne cesse d’empirer, petit à petit, jusqu’à atteindre un paroxysme, alors qu’au début ces gens sont gentils et inoffensifs. La peur est un fantasme qui vient de l’intérieur et a à peine besoin de l’extérieur pour se développer. La peur se nourrit d’elle-même.

CJ: Comme si on tendait aux spectateurs  un miroir en leur disant : vous avez vu ? Nous, c’est vous. 
JMP : J’ai voulu partir du spectateur et de ce qu’il éprouve dans une société de plus en plus anxiogène. A partir de petits détails apparemment insignifiants, puisque tout va bien, et en fait rien ne va bien, la fable nous mène d’une démocratie qui a peur à la vieille sorcière fasciste qui refait surface.

" Eddy Merckx a marché sur la lune ".

CJ: Avec 'Eddy Merckx' a marché sur la lune ", on est plongé dans les années 68-69. Nostalgie?

JMP : Ce n’est pas nostalgique du tout, je m’interroge sur une époque où il y avait des " héros et où la société bougeait avec les  révolutions mondiales de Mai 68. Pour la génération qui a moins de 30 ans maintenant, que reste-t-il de cet  héritage mythique ? Qu’apporte, ou pas, Mai 68 à un jeune pris dans les attentats de Bruxelles ou du Bataclan ? Et puis tout n’est pas collectif dans une société, des individus remarquables émergent comme Merckx et Armstrong.  J’aime bien ce rapprochement entre deux individus donc les ‘spécialités’ sont radicalement différentes mais qui restent dans la mémoire collective. A toute époque, le mérite individuel des gens subsiste mais le discours aujourd’hui nous ramène à l’homme " moyen ", " normal ". Ca démarre aujourd’hui avec un jeune homme qui revient des Etats-Unis et qui se pose un certain nombre de questions, et puis on remonte à ses parents, qui appartiennent à la génération des " soixante-huitards ". On va donc constamment d’une époque à une autre. 

CJ: Comment Armel Roussel, à la fois très contemporain et héritier de cette tradition de révolte, a-t-il ‘encaissé’ ta pièce ?
JMP : Mes textes à deux personnages n’ont aucun intérêt pour lui alors que cette pièce de groupe lui parle. Mon texte commence par des répliques qui ne sont pas attribuées à un personnage mais qui peuvent être reprises selon les intentions du metteur en scène par 10 ou 15 acteurs dont le rôle n’est pas prédéterminé. Mais avec un fil rouge tenu par des acteurs aux répliques ‘personnalisées’. Les mises en scènes chorales de Roussel traduisent bien la sensibilité de l’époque et il va donc utiliser mon texte dans cette perspective. C’est un homme du présent radical mais qui garde une oreille sur le passé, en particulier les utopies de mai 68.

" Bruxelles, Printemps Noir ".

CJ : Avec " Bruxelles, Printemps Noir ", tu retrouves ton vieux complice Philipe Sireuil, qui a monté tes plus gros succès, 'Café des Patriotes' et 'Dialogue d’un chien avec son maître'. Le titre fait songer à un théâtre documentaire, à base de faits réels.

JMP : Documentaire, oui, il y a plus de ‘réalité’ que d’habitude dans " Bruxelles, Printemps Noir ", mais l’imaginaire, est bien là, ce que pensent les victimes. C’est un drame très grave et ma pièce ne pouvait pas le traiter de manière légère. Je tenais à ce que le mot " Bruxelles " figure dans le titre, que le  contexte soit belge, même si des attentats semblables ont eu lieu à Paris, Londres, Barcelone, entre autres. Ma pièce est construite sur une métaphore: tu prends un caillou, tu le jettes dans un lac, et ça donne des cercles concentriques. La première séquence c’est une ‘litanie des vies interrompues’. Tu te diriges banalement vers une station de métro ou un aéroport et tes réflexions de vie quotidienne s’interrompent puisque ta vie se brise. Il y a donc 32 répliques ‘banales’ pour les 32 victimes qui ont  vu leurs phrases interrompues au milieu  d’un mot, d’une syllabe. ll n’y aura pas 32 acteurs présents mais une vingtaine et aussi des enregistrements qui complèteront l’ensemble. Comme dans " Eddy Merckx ", il y aura donc toute une partie chorale, collective, en action.

CJ: Quel est le noyau qui permet de concentrer l’attention, puisqu’il est difficile de suivre pendant deux heures une chorale de répliques interrompues?


JMP : La partie chorale entame la pièce, mais après il y a bien d’autres séquences. Par exemple un sketch de marionnettes, de politiciens caricaturaux qui se renvoient la responsabilité des attentats. Les trois Parques, déesses romaines de la mort se glissent à l’intérieur du métro. Autre ‘personnages ’: une caméra de surveillance qui enregistre les faits et  des journalistes qui discutent de l’opportunité de passer ou non une séquence mettant en scène un djihadiste en position provocante. C’est une sorte de symphonie de gens qui racontent ce qui les a touchés de très près ou de très loin dans le drame survenu. Le thème central, c’est comment cet événement extraordinaire dépasse complètement ceux qui le vivent et  comment un tel événement nous transforme, fait qu’on n’est le plus le même qu’avant.

CJ : Et la construction d’ensemble ?

JMP : Chaque situation fait l’objet d’une scène dont j’ai essayé de densifier le contenu. Il y a des affrontements, de la bagarre, des sentiments, des rapports de force et des rapports d’amour. L’agresseur est bien présent dans une séquence mais c’est un des personnages, il  n’est pas du tout au centre. La pièce se termine par une discussion à 20 ou 30 personnages autour de la question du terrorisme.

CJ: Trois Piemme d’un coup, c’est énorme pour une saison. Trois metteurs en scène différents appartenant à des générations différentes.

JMP : Ils sont très différents dans leur esthétique, leur vue sur mes pièces et leur façon de travailler. Fabrice Schillaci, était l’un des deux acteurs  de 'Dialogue d’un chien avec son maître sur la nécessité de mordre ses amis', mis en scène par… Philippe Sireuil, mon complice ‘historique’ depuis 'Le badge de Lénine'(1992). Quant à Armel Roussel, j’ai vu toutes ses mises en scène et il a été mon collègue à l’INSAS, donc on se connaît bien et on s’estime. Ca m’a donc beaucoup intéressé de voir comment il pouvait appliquer son système à une de mes pièces et comment il poussait les acteurs dans l’interprétation de ma pièce, avec un très fort niveau d’exigence. Au départ, son monde et le mien sont très différents mais quelque chose de fort s’est passé à partir de cette écriture.
 

 CJ: Le point commun entre toi et Armel, malgré vos différences, c’est votre réflexion sur les liens entre l’écriture et le plateau.
JMP : De fait, je dialogue avec lui sans avoir la religion de mon texte. Ca crée donc entre moi et Armel un territoire commun. A partir de ce matériau, il a ses pratiques et je n’ai pas à m’en mêler, il peut déployer sa propre écriture. Dans la tradition, d’Ibsen  à Beckett, l’auteur met des indications de ‘metteur en scène’, des didascalies, indiquant dans quelle position et avec quel état d’esprit les acteurs doivent se positionner dans l’espace et dire leur texte. Moi je ne m’occupe jamais de la mise en scène, j’écris en pensant à l’acteur et à l’énergie que mon texte peut lui donner, je cherche un flux, un impact dans la langue, mais je ne m’occupe pas de savoir si l’acteur entre à gauche, sort à droite, ou doit exprimer sur son visage ou son corps tel ou tel sentiment. Dans mon texte, l’acteur doit trouver un moteur. Le jour de la première, j’aime avoir une bonne surprise comme tout spectateur.

CJ: Si le metteur en scène te demande de couper ou d’ajouter, tu ne vas pas te sentir un peu 'châtré '?

JMP : Ca dépend comment la demande est présentée évidemment. Si j’ai affaire à quelqu’un qui n’a rien compris à mon texte je vais refuser mais si la demande est pertinente, je suis toujours prêt à participer à une nouvelle dynamique de construction sur le plateau et je prends plaisir à ajuster le tir sur mon propre texte. Cette saison, chacun des trois metteurs en scène m’a relancé sur des pistes intéressantes. Les ajustements ne sont donc pas vécus comme une castration mais comme un renforcement du texte.

CJ: Donc dans ton écriture, tu inclus le plaisir de l’acteur que tu es toujours prêt à renforcer?
JMP : Oui, parce que la pire chose qui puisse m’arriver c’est qu’un acteur soit indifférent à mon texte et n’ait pas envie de le défendre.

CJ : C’est déjà arrivé ?
JMP : Non, jamais.

-" Jour Radieux " mise en scène de Fabrice Schillaci. Au Théâtre Varia du 10 au 28 octobre.

-" Eddie Merckx a marché sur la lune " mise en scène d’Armel Roussel. Aux Tanneurs, du 5 au 16 décembre
-" Bruxelles, Printemps noir " mise en scène de Philippe Sireuil, aux Martyrs du 9 au 31 mars.

NB : -un pass pour les 3 spectacles (21 à 30 euros) est vendu au Varia jusqu'au 28 octobre.

-Piemme inaugure une nouvelle collection de la revue Alternatives Théâtrales consacrée à des ‘paroles d’auteurs’. Son ‘journal de théâtre’ baptisé ‘Accents toniques’ permet de vivre l’ébullition intellectuelle des années 1973/ 2017. Nous y reviendrons bientôt avec l’auteur. http://www.alternativestheatrales.be/catalogue/revue/1

Christian Jade (RTBF.be)