Philippe Quesne – Welcome to Caveland : laver le regard

Philippe Quesne - La nuit des taupes
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Philippe Quesne - La nuit des taupes - © Martin Argyroglo

Depuis le 6 mai 2016, Philippe Quesne présente au Kunstenfestivaldesarts et dans le cadre d’EXTRA, le projet nomade Welcome to Caveland : la création La Nuit des Taupes et dix jours artistico-réflexifs festifs. Nous avons rencontré l’artiste et directeur du Théâtre Les Amandiers à Nanterre. L’idée clé : être dans la réinvention autorisée.

 

Sylvia Botella : Comment est né le projet Welcome to Caveland ?

Philippe Quesne : Le projet est né après la création Swamp Club (2013), que j’ai présentée notamment au Kaaitheater à Bruxelles. Elle mettait en scène un centre d’art dans un marécage qui, à l’instar d’autres centres d’art, défendait une place dans le monde. La taupe était une habitante du centre d’art, elle accompagnait les artistes. Elle leur montrait la voie pour se protéger, le temps que la menace passe.

Dans Swamp club, la taupe était une figure allégorique, elle suscitait le fantasme. J’ai eu envie de lui redonner vie. Dans un premier temps, de manière très confidentielle, notamment au Festival Performa à New York. Puis, de manière plus affirmée au Kunstenfestivaldesarts, à travers Welcome to Caveland, presque méta-festival, creusant des galeries souterraines et mettant au jour les liens secrets qui existent entre les taupes (ou curateurs) et les humains, et les arts et les artistes, en particulier. C’est un grand cirque d’artistes réunis dans une caverne gonflable, une sorte d’abri pour d’autres œuvres, avec l’envie forte de créer sur le vif de la surprise et des rebonds. Welcome to Caveland est un diptyque composé d’une fiction théâtrale La Nuit des taupes et d’une revue vivante se déclinant en plusieurs Caveland! avec Marten Spangberg & Tristan Garcia, Markus Öhrn & Mara Oscar Cassini, Pieter De Buysser, Maria Hassabi, Begüm Erciyas & Matthias Meppelink et Gwendoline Robin.

Welcome to Caveland se clôturera le 28 mai avec Stephen O’Malley, guitariste et fondateur de Sunn O))). Ce jour-là, nous dégonflerons la caverne, elle sera rendue à la ville. Les taupes qui ont surveillé les échanges et les rencontres, repartiront en camion. Cela peut faire penser au conte allemand Le joueur de flûte de Hamelin, sauf qu’ici la fiction est renversée : les taupes ont guidé les humains, elles ont observé les artistes qui sont peut-être les derniers survivants d’une espèce disparue.

Lorsque nous avons imaginé ce projet, peu de professionnels comprenaient ce que nous voulions faire. Mais Christophe Slagmuylder et son équipe nous ont fait totalement confiance. Le Kunstenfestivaldesarts est sans doute un des festivals les plus exigeants en terme de prise de risque et de formats. Lorsqu’on songe à notre intuition concernant la caverne, c’est un peu fou. Nous ne savions pas qu’en 2016, cette thématique traverserait autant d’œuvres : Fever Room d’Apichatpong Weerasethakul, The Evening de Richard Maxwell ou même Five Easy Pieces de Milo Rau.

Welcome to Caveland, c’est la tentative d’inventer de nouveaux cadres. Pensez-vous appartenir à une communauté d’artistes ?

Je ne pense pas que le projet Welcome to Caveland soit une nouvelle manière de penser les formes. Au contraire,  il me rappelle certains courants artistiques passés. Par exemple, à Bruxelles se tenaient les salons surréalistes belgo-français, avec une très grande diversité de points de vue. Ainsi, certains écrivains surréalistes belges - Marcel Mariën ou Paul Nougé - reprochaient à André Breton d’être un grand bourgeois. Certaines époques ont déjà éprouvé la nécessité de démontrer que les artistes n’étaient pas en compétition, qu’ils se côtoyaient et échangeaient comme des chercheurs. C’est le cas encore aujourd’hui. C’est la société qui met les artistes en compétition économiquement en s’appuyant sur des chiffres : les taux de remplissage, les valeurs des parts de production. Nos sociétés dégénèrent sur l’autel du capitalisme grandissant et des coupes budgétaires. Les jeunes artistes grattent aux portes comme des souris.

A l’instar de Gisèle Vienne ou de Joris Lacoste, lorsque j’ai débuté, je n’étais pas l’artiste rassurant. Les conditions de production étaient difficiles. Et en 2016, elles le sont plus encore. Passés le geste artistique et la soi-disant émergence, il faut trouver des soutiens économiques. Le travail et la passion ne suffisent pas.

L’art, c’est aussi la connivence, celle qui existe entre les artistes et les producteurs, et entre les artistes et les publics. C’est d’ailleurs souvent cette dernière qui sauve les producteurs en leur donnant des idées parce qu’ils observent la fatalité. Je crois en la curiosité grandissante des spectateurs, ils ont envie de vivre des expériences pures et d’être surpris.

Étrangement et à rebours de la frilosité des politiques culturelles européennes qui n’inscrivent plus la culture au cœur de la réunion sociale, le spectacle vivant n’a jamais été aussi en forme en termes d’explosion d’esthétiques et de manières de se chercher. Les artistes sont partout.

Sans doute, faut-il se réfugier un instant pour demeurer vigilant ? J’ai toujours créé des spectacles qui mettaient en scène des communautés d’artistes solidaires. Que ce soit La Mélancolie des dragons avec son projet utopique de parc d’attractions ou Swamp club avec son centre d’art libéré de toutes contraintes en raison de son gisement d’or et où tout le monde peut se baigner dans les lacs en écoutant Schubert. J’ai toujours revendiqué le droit de prendre le temps nécessaire pour faire de la recherche. Pour beaucoup, recherche signifie absence de rentabilité. C’est le problème. Aujourd’hui, on confond les mots.

La caverne renvoie aux mythes et aux premières traces de l’art des hommes préhistoriques qu’elle a su préserver. Aujourd’hui, au regard des catastrophes, on stocke des archives, des vins, des bibliothèques, On enterre même des graines du monde entier en Norvège. Le sous-sol est l’objet de toutes les mythologies contemporaines fictives. Peut-être, parce que contrairement au ciel, nous n’avons pas exploré totalement le monde qui est sous nos pieds. Nous vivons sur un caillou et nous ignorons ses entrailles. Après la neige et le marécage, la caverne me paraît être un monde propice à la rêverie.

Dans toutes vos créations et la dernière La Nuit des Taupes plus encore, il y a toujours le léger décalage (ou déraillage), dans les son, voix, univers plastique ou propos. Il nous inquiète, nous fait douter et nous fait toujours arriver ailleurs, à l’endroit du social et du politique. Et dans le même temps, il y a toujours une forme de candeur.

La candeur est nécessaire pour instaurer une relation au public. C’est Candide de Voltaire, c’est le plaisir d’emprunter des chemins, c’est l’errance, la promenade. On dit souvent que mon univers est ludique, proche de l’enfance. Mais je ne sais pas ce que cela signifie. Car l’enfance est torturée et agitée.

Dans mes pièces, les personnages ou individus abordent, avec candeur et poésie, la relation à la menace : la catastrophe nucléaire, les guerres, etc. Ils doivent trouver leur place. Mes créations sont simples, ce sont des écosystèmes qui se déploient le temps d’une représentation face à des publics pour suggérer des mondes possibles. Ils sont artificiels, ils reproduisent juste une part de réel. Dans La Nuit des Taupes, les taupes n’expliquent pas leur vie animale. Elles sont porteuses de fictions, elles occupent l’espace théâtral, le temps d’une nuit.

Au fil du temps, je me rends compte que les mondes déployés par mes pièces sont ambitieux mais ils sont faits de pas grand chose, de bulles, de plastique, de mousse et de coton. Ils militent en faveur d’un art précaire, reconnaissant à chacun, la possibilité de faire des cavernes gonflables, de dérouler de la neige et d’y croire.

Mes spectacles démontent le sacré, dont je me méfie terriblement. Je crée des images belles mais leur origine est toujours à déconstruire pour mieux la re-fabriquer et donner d’autres outils de compréhension. Il est possible de prendre d’autres matériaux, de s’en emparer et de rêver. C’est pour cette raison, que je n’éprouve pas la nécessité d’avoir sur scène le conflit ou la tragédie.

Je suis étonné par le succès que connaît encore la pièce La Mélancolie des dragons créée en 2008. Elle tourne encore. Elle fait répertoire alors qu’elle ne peut être consignée dans un livre. Elle ne peut exister qu’activée sur un plateau. Car le son est indissociable de l’acteur qui bouge, des mots dits et de la lumière. La plupart de mes pièces sont conçues pour des interprètes, comme Gaëtan Vourc’h dans L’effet Serge. Je trouve palpitant de voir la chorégraphe Maguy Marin, développer la pièce Maybe au répertoire. Pina Bausch est décédée. Pourtant, on réactive ses œuvres avec une vitalité extraordinaires, elles sont devenues des partitions. Certaines sont des fables universelles qui nous permettent de voyager. L’art du spectacle vivant est devenu un art nomade au bon sens du terme, grâce  à la multiplicité des réseaux.

Vous êtes clairement du côté de l’imaginaire. Vos créations prennent le risque d’être chahutées par le public et les professionnels qui y verraient seulement un exercice de style.

Je ne me pose pas la question du risque. J’évoquais Candide. C’est cultiver son jardin et oser se promener. Je crée un spectacle comme je le ressens. Si je pense au risque, je ne peux pas créer. Peu importe, si mes spectacles plaisent ou non. Ils  n’ont pas velléité à être universels. 

Le clivage entre théâtre classique et nouvelles formes n’existe plus en tant que tel. Lorsque j’ai commencé à créer, mon désir n’était pas de créer une forme de théâtre qui s’opposerait au théâtre de texte. Il m’importait d’emprunter la voie qui me semblait la plus opportune pour avoir, sous les yeux, un théâtre qui nous laisse libres de regarder un état lumineux, un songe ou le déplacement d’un objet autant que la présence d’un personnage emblématique comme celle d’Isabelle Angotti dans La Mélancolie des dragons ou Gaétan Vourc’h dans L’effet Serge. Défendre une singularité me paraît important. Peut-être, y-a-t-il un marché qui voudrait nous enfermer ? Mais il y a, dans le monde, autant de démarches que de manières possibles de faire du théâtre.

Vous considérez-vous comme un artiste engagé ?

J’ai des amis qui sauvent vraiment des vies humaines. L’art ne sauve pas le monde. Les artistes proposent seulement des petits éveils et montrent le monde autrement. Heureusement que la musique et la poésie se mêlent à nos vies. Elles permettent de laver le regard. On devrait réapprendre constamment. Il n’est pas normal qu’à l’âge de cinq ans et demi, on soit capable de faire des crêpes, de peindre et de rêver aux dragons et aux monstres. Et que tout cela disparaisse à l’âge adulte. J’aspire à une forme d’utopie simple : être dans la réinvention autorisée. Désacraliser, se méfier de ce qu’on nous dit et trouver aux choses leur propre réalité. Ce qui m’importe, c’est que vous vous mettiez à la place d’une taupe pour casser un mur, faire de la musique à plusieurs, sauver un corps, etc. Avoir des taupes réunies, c’est déjà une utopie en soi. C’est le mammifère le plus solitaire de la Terre (rires).

Welcome to Caveland est un projet nomade. Quelle est sa prochaine escale ?  Et pouvez-vous nous dire un mot sur vos prochains projets ?

La Nuit des Taupes sera présentée aux Festivals Alkantara au Portugal et Santarcangelo en Italie, en  Estonie, en France, en Allemagne et au Canada. En novembre 2016, nous déploierons le programme Welcome To Caveland au Théâtre Les Amandiers à Nanterre. Nous y retrouverons certains invités du Kunstenfestivaldesarts en partenariat avec des universités et des écoles d’art.

En 2017, je créerai une nouvelle pièce Sturmm (titre provisoire) au Münchner Kammerspiel. L’action se déroulera  sur une île déserte après une catastrophe aérienne ; un lieu de passages propice à toutes les projections : la série LostRobinson Crusoe de Daniel Defoe, L’île du docteur Moreau de H. G. Wells ou l’île où arrivent des réfugiés. Rien qu’en prélevant ce paysage pour le mettre sur le plateau, mon imaginaire s’électrise déjà. On y croisera aussi La Tempête de Shakespeare. J’ai déjà envie de commencer. Non, ce soir, il y a Welcome to Caveland (rires).

 

Entretien réalisé par Sylvia Botella le 23 mai 2016 à Bruxelles

 

Welcome to Caveland du 19 au 28 mai 2016 au Kunstenfestivaldesarts