Patrick Declerck, vivre malgré tout

Patrick Declerck
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Patrick Declerck - © Fabienne Cresens

Les "Démons me turlupinant" de Patrick Declerck seront au menu des Midis du théâtre à Bozar, ce mardi 19 janvier. Rencontre avec l’auteur, Patrick Declerck. Le psychanalyste, anthropologue et philosophe ne « mâche pas » ses œuvres. Plus incisif, tu meurs…

Antoine Laubin met en scène votre essai autobiographique Démons me turlupinant d’après une adaptation de Thomas Depryck au Rideau de Bruxelles. C’est la possibilité de voir " recréer " votre texte. Comment le vivez-vous ?

J’ai vu la pièce pour la première fois, hier soir (NDL le 13 janvier 2015), et c’est la première fois que je vois un des mes textes véritablement joué. J’en ai lus mais je contrôlais le texte, les gestes… Là, c’est une expérience radicalement différente.

Au-delà de toute considération narcissique, je pense que le spectacle est très réussi. Comme le dit mon prédécesseur Sigmund Freud, je l’ai vécu comme " une inquiétante étrangeté ". C’est moi, sans être moi. Je ne connais pas la personne qui a écrit le texte, pourtant c’est moi.

En revanche, ce qui est le plus encourageant dans cette expérience, c’est qu’on voit qu’un livre vit sa vie. Je savais qu’Antoine Laubin et Thomas Depryck préparaient cette pièce mais je ne suis pas intervenu. C’est leur affaire. Et c’est assez sain.

Quels ont été vos premiers sentiments quand vous avez vu la pièce ?

J’y ai vu le lien avec un fantasme croissant. Il faut toujours se méfier des fantasmes, ils risquent de devenir réalité. Et souvent le fantasme est bien mieux que le réel, donc prudence (rires).

J’envisage, en effet, de me rapprocher du théâtre. Réussirai-je ou non ? Qui sait ? Probablement pas, d’ailleurs. Ainsi parle l’optimiste compulsif que je suis. Et c’est encore plus à l’ordre du jour, depuis hier. Ça m’intéressait de voir comment mon verbe, autrement dit ma voix qui en est une autre à travers eux, évolue. Et mesurer aussi ce qu’il est possible ou non d’en faire. C’était pour moi très éducatif de ce point de vue-là.

Mettre en corps votre texte, l’interpréter, c’est mettre une intimité " parlée " sur le plateau. C’est presque le retour à la pratique de la psychanalyse. Cette mise en abîme nous rend-elle encore plus proche de vous ?

Pour répondre à cette question, il faudrait que j’aie une idée claire de qui je suis. Qui est ce " vous " dont on parle ? Plus je vieillis, plus je m’installe avec toutes les difficultés qu’ont connaît et qui sont chroniques dans ce monde hilarant. Et plus la question de ma propre identité reste sans réponses (ou les réponses sont de plus en plus vagues) et devient aussi très angoissante. Au fond, suis-je ou non, et jusqu’à quel point, un objet parmi d’autres ?

Ma position philosophique qui essaie d’être la plus radicale et la plus obstinée possible, est : il est esthétiquement satisfaisant de se considérer comme un symptôme parmi les autres symptômes parce que ce monde ne fonctionne pas. C’est une horreur pérenne.

Je ne crois pas en Dieu, ni en Tartampion, ni en Jésus Le Petit ou en qui que ce soi. Donc je ne connais pas le sens de ma propre vie, ni celui de ce monde. Tout ce que je sais - et c’est peut-être l’ultime certitude la plus optimiste dont je suis capable -, c’est qu’il existe dix mille milliards de milliards d’étoiles. C’est le chiffre 1 avec 22 zéros. Ça, ça me sidère d’extase. Mais c’est le seul optimisme dont je suis capable.

Dans la pièce Les Démons me turlupinant, la scénographie de Stéphane Arcas est " trouée " de livres. Partagez-vous cette même passion pour les livres ?

Je suis un obsédé, un érotomane du livre. Et je le suis depuis enfant, d’aussi loin que je me souvienne. J’ai commencé avec les livres de mon père qui était un intellectuel extrêmement distant d’une partie de sa famille. Mes grands parents étaient des petits bourgeois. Ils travaillaient dans des bureaux et ils s’y ennuyaient considérablement. Ils ne lisaient pas de livres ou très peu. Ils avaient d’autres choses à faire : survivre. Ils ont survécu notamment aux deux guerres mondiales.

Mon père, lui c’était les livres. Comme il s’ennuyait dans les réceptions familiales où il devait voir sa mère qu’il ne supportait pas, non sans raison, il y allait systématiquement avec un livre, généralement en anglais.

Moi, j’ai été élevé en français et en anglais. Enfant, mon père m’a appris, en anglais dans le texte, des cours extraits de pièces William Shakespeare que je connais toujours, d’ailleurs.

Les livres me semblaient et me semblent toujours être l’ultime protestation possible contre le non sens et le néant. C’est pour ça que j’écris, comme beaucoup d’écrivains. Certains écrivent pour gagner de l’argent, mais ceux-là font le trottoir. Ça n’a aucun intérêt. Je n’ai rien contre le trottoir, mais je n’ai pas le physique. Oublions (sourire) !

On écrit pour ne pas tout à fait mourir. C’est ça, l’affaire : laisser un objet qui est réel et indiscutable dans son existence. Certes, il n’est pas indiscutable dans sa qualité, on peut en penser ce qu’on veut, mais l’objet existe.

J’écris depuis dix ans. Je ne pratique plus l’analyse. J’écris très lentement. Enfin, je pense lentement. Je passe le plus clair de mon temps à buller, à rêver car j’écris dans ma tête. C’est un rêve éveillé. Et pour maintenir ce rêve éveillé, il faut tenir le réel à distance. C’est un rapport au monde, aux autres et à soi-même, très étrange. En vieillissant ce qui m’intéresse le plus en moi-même, c’est d’être simplement l’objet d’un texte.

Justement comment passe-t-on du statut de psychanalyste, anthropologue et philosophe à celui d’écrivain ?

La question de l’écriture s’est posée très vite, puisque mon érotisation des livres passait par une érotisation réelle. Je dis d’ailleurs dans Démons me turlupinant que, petit garçon, j’ai commencé par les publicités de soutien-gorge comme tout garçon sérieux (sourire). Dans les années 1950, ça n’évoquait pas grand chose... Mais, enfin, on fait ce qu’on peut.

Je n’avais pas de sœur, je ne connaissais pas les petites filles, et tout ça m’intéressait fortement. J’essayais d’en savoir plus. J’ai l’air de plaisanter, mais psychiquement, je pense qu’il y a, là, une vérité profonde : les petits enfants, aussi bien les petits garçons que les petites filles, veulent savoir d’où ils viennent, comment ils ont été conçus, et qu’est-ce que c’est que le sexe, fondamentalement. Ce n’est pas seulement la génitalité, la biologie. Qu’est-ce qui se passe là-dedans ?

Je pense que Freud a raison quand il dit que c’est là que réside l’origine de la volonté de savoir. Je pense aussi que le mythe d’Adam et Eve est profondément lié à l’étonnement sidérant et effrayant de la différence sexuelle et aussi de l’intérêt profond des enfants de savoir. C’est le début de leur pensée. On pense d’abord son corps. Et dans le corps, on pense d’abord l’amour, mais l’amour sexué, l’activité sexuelle. Ce qui est un scandale par à rapport aux visions " pures " qui vont de la Vierge Marie à l’humanisme général. Ça commence par la bidoche et pas par n’importe laquelle. Et chez moi aussi. Dieu merci, en quelque sorte (rires) !

Votre livre est une sorte de livre-somme, il touche à l’intime, il touche à votre pratique de psychanalyste. Il touche au douloureux, à cette saleté de monde et à sa détestation même. Pourtant, il y a un certain amour pour l’humain, le monde et son désarroi. Est-ce le sentiment de l’écrivain ou du psychanalyste ?

Je ne fais pas de différence. Quand j’étais adolescent, et en bon mégalomane de dix-sept ans, je voulais être médecin comme Céline et travailler en Afrique où j’avais été et vu des gens mourir. Mais je voulais être aussi philosophe, psychiatre, écrivain, etc. Cela était bien entendu pathétique. D’autant plus que j’étais doué pour une seule chose : rester dans mon lit. Quand on fait des études de médecine, il faut se lever très tôt. La philosophie, c’est très bien. On lit des livres, on n’est pas embêté, on peut rester dans son lit. C’est facile.

Et la philosophie, c’est intéressant parce que c’est la question immédiate du sens. C’est de l’héroïne, c’est immédiatement formidable. J’ai donc fait philo, puis psychologie clinique parce que, comme je l’écris dans Démons me turlupinant, ma grand-mère chez qui on vivait quand j’étais enfant, était une vraie hystérique. Mais ce n’était pas qu’une hystérique. Je lui dois le peu d’imaginaire que j’ai, je lui dois beaucoup. Merci mémé !

Mais elle était hystérique, elle aurait eu le prix Charcot 1916, sans problème. Ce qui était aussi un moyen de contrôler tout son monde. Étrangement, quand on a découvert son cancer, elle a cessé d’être hystérique. Elle se souciait seulement de l’avenir de mon grand-père. Elle est devenue " un garçon sérieux " (sourire).

Je m’égare. Et je sais pourquoi. Ayant eu une grand-mère hystérique, la mise en scène de l’affect me rend nerveux. J’ai tendance à m’échapper. C’est plus facile de faire des blagues, souvent d’un goût douteux, que de parler de ses sentiments, surtout s’ils sont positifs. Je n’ai jamais été scout mais si je l’avais été, " porc aigre-doux " aurait été un nom qui m’aurait bien convenu. Bien sûr, c’est un masque, sinon cela serait trop simple.

Oui, je suis partagé. J’éprouve une détestation profonde pour l’Humanité qui me semble catastrophique. Avant qu’on m’opère d’une tumeur au cerveau, j’ai tenu à aller " visiter " Auschwitz, en février. Et si j’étais, un jour doyen d’une Faculté de Philosophie - ce qui n’arrivera jamais -, personne n’aurait son diplôme avant d’avoir visité Auschwitz. Parce qu’il y a là quelque chose du zéro de l’Humanité qui est indiscutable, c’est la mise en cause de 2500 de philosophie. Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce que l’Homme ? Ce sale con ! ?

En revanche, c’est différent quand on se rapproche des individus. Je l’ai observé à l’hôpital, à Médecins du monde ou en prison aux Etats-Unis, etc. Je ne crois pas au masque de la normalité et encore moins à celui de l’optimisme. Les sujets, les individus, c’est autre chose, parce qu’ils ont presque tous un petit quelque chose…Donc prudence. Et ça, je l’ai pour toute l’Humanité…avec une réserve, une méfiance, un doute. Les évènements récents (NDLR Charlie Hebdo) montrent tous la nécessité de ce doute.

Mais je l’ai encore plus clairement vis à vis des animaux. Il y a bien longtemps que je ne fais plus de différence –et je le dis dans le livre – entre la mort des miens qui étaient humains et ceux qui étaient soi-disant animaux. Je sais que des différences existent pour diverses raisons biologiques, cérébrales, etc. Mais ce sont des différences qui me semblent très périphériques et, qui au fond, ne m’intéressent pas. Et si j’écris un jour un roman d’amour - ce que je prévois de faire -, l’héroïne sera mon chien.

Avez-vous un sentiment d’impuissance en tant que psychanalyste ? Comment répare-t-on les vivants ?

C’est réparer les vivants mais c’est réparer une très faible proportion de vivants. Et c’est là que la question de la puissance et de l’impuissance se joue. Être psychanalyste, c’est une espèce de fausse puissance, on est là pour écouter. La plupart du temps, je l’ai vécu comme si j’étais guide de montagne mais en marchant derrière le type, en le mettant en garde ou en pointant les choses belles à voir. Ce n’est pas moi qui décide de la direction, ni de ce qu’on vise. Et ce n’est pas à moi de le décider, c’est aux analysants. Je déteste le mot " patient ", il est injurieux en psychanalyse, il est injurieux en médecine. Après avoir travaillé vingt ans dans un hôpital, j’ai eu le privilège d’avoir été opéré d’une tumeur au cerveau…

Pourquoi la tumeur cancéreuse est-elle un privilège ? C’est presque un oxymore.

Parce que ça remet de l’ordre dans sa philosophie et dans son rapport au monde. On se dit : " J’ai travaillé dans un hôpital pendant dix-huit ans, j’ai fait ce que j’ai pu. Je n’ai pas été inhumain, ni crapuleux. Et je n’ai pas compris ce qu’était un vrai patient. Je n’ai jamais été hospitalisé. "

Tout à coup, on est réduit à ce corps. " Mais je ne connais pas ce gros type. " " Il n’a aucun intérêt. " " Je n’ai rien avoir avec ça. " J’ai eu aussi le privilège de subir une opération du cerveau, éveillé. C’est un peu technique. On vous endort, on dévisse la moitié de la boite crânienne, on vous réveille et puis on vous pose une série de questions. Vous pouvez choisir certaines langues, en perdre d’autres, etc. Mais le plus extraordinaire et fascinant, c’est que pendant l’acte chirurgical, alors que vous êtes immobilisé, à l’exception de la main droite, dans mon cas, vous pouvez continuer de penser sans lien avec ce qui est en train de se passer. Vous êtes radicalement aliéné à cet objet qui produit la pensée. Cette réflexion se lit dans les deux sens. C’est une victoire extraordinaire de la chirurgie Et j’en conclus aussi que je suis une espèce de lombric qui, parfois pour des raisons neurologiques que je ne contrôle pas, a quelque chose qui ressemble à des pensées.

Qu’est-ce que l’écriture vous a appris ?

C’est surtout la psychanalyse qui m’a appris à écrire. J’ai su très tôt que les livres étaient l’affaire de ma vie et que je voulais écrire. Pour moi, c’était ce qui était le plus important. Mais j’en étais incapable pour des raisons névrotiques. Et c’est la raison symptomatique pour laquelle, mise à part le fait que je voulais devenir analyste, j’ai fait une analyse dite de formation. C’était pour essayer de vaincre cette inhibition. Mes proches pouvaient, certes, y voir la liste longue de mes symptômes divers, mais je m’en moquais. Ce qui m’intéressait, c’était l’écriture.

Ça a été très difficile. C’est seulement après la fin de mon analyse que j’ai pu " ouvrir " la possibilité d’écrire.

On a toujours l’impression qu’être écrivain – qui est pour moi, une dénomination trop chic et même ontologique, c’est comme si on était écrivain génétiquement – c’est " Fucking Chopin ". Ce n’est pas vrai. Il y a, certes, quelques moments de plaisir mais fondamentalement c’est ennuyeux, on préfère aller au bistrot ou draguer les filles. C’est du labeur. On donne corps à un rêve éveillé. Mais dans le même temps, c’est aussi ce que je fais de mieux. C’est très ambivalent.

Quelle est la place de nos récits personnels dans notre société ?

Il y a une erreur fréquente. Beaucoup pensent : " Je peux faire une analyse mais je peux aussi bien écrire mon histoire sur le papier. " Ce n’est pas la même chose. Le problème n’est pas de raconter son histoire. Le problème est de savoir quelle est son histoire. Et même quand on sait… Je peux dire que mon analyse, au fond, ne m’a rien appris. Je n’ai pas découvert des histoires familiales atroces. Je n’ai pas ouvert un placard d’où est sorti une série de monstres. Certes, ce n’est pas le cas de tous les analysants.

Le problème n’est pas de savoir objectivement ce qui s’est passé, mais comment on peut se le réapproprier de manière subjective. C’est tout à fait autre chose. Pendant des années, on raconte des fragments épars, des souvenirs, des conséquences, des rêves, tous associés à notre même vieille histoire de base. Mais on en fait autre chose. Une analyse prend plusieurs années. Je le répétais sans cesse à mes analysants.

Êtes-vous pessimiste ?

Les pessimistes disent qu’ils sont lucides. C’est aussi une manière de dire que je n’ai pas inventé la réalité d’Auschwitz. Et je crois que l’Humanité comme telle est sans avenir. Et j’espère qu’elle est sans avenir !

Sommes-nous fichus ?

Oui, et je l’espère bien. Nous sommes fichus et nous détruisons aussi le vivant. Et le vivant, c’est la possibilité d’autre chose. Ce qui me met vraiment de mauvaise humeur.

Pourtant, les individus éprouvent parfois la nécessité de se retrouver ensemble et de faire corps.

Oui. C’est très ambigu. J’ai des amis qui étaient au rassemblement le 11 janvier 2015 à Paris (NDLR Suite à la fusillade à la rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier, l’assassinat d’une jeune policière le 8 janvier et la prise d’otage meurtrière dans un supermarché casher le 9 janvier à Paris). Les policiers ont été applaudis. Je n’ai rien contre eux qui rendent de grands services. Et c’est affreux que trois policiers aient été tués. C’est indiscutable. Mais en revanche, ce sont des forces de l’ordre qui sont responsables de la mort du militant écologiste Rémi Fraisse en octobre 2014.

Cela montre le caractère extrêmement discutable de l’enthousiasme public quel qu’il soit. Je n’aime pas les manifestations. Si je veux gueuler, je prends mon stylo. L’homo sapiens est une espèce qui m’inquiète. La foule me rend nerveux et je me sens encore plus étranger.

Ce qui est troublant, c’est qu’en dépit de nos singularités et de nos idées propres, une cause dite " supérieure " peut nous rassembler. Et j’aimerais pouvoir me dire que cette cause supérieure, c’est notre part d’humanité.

Ne vous laissez pas contaminer par un pervers polymorphe de mon genre (rires). Le problème de l’humanité c’est que ça ne s’arrête pas. Il n’y a pas d’humain et de contre humain. Les individus à Auschwitz étaient tous humains, pas plus ni moins. Ça pose un problème, il n’y a pas de monstre. Ce serait top facile.

Quand j’ai " visité " Auschwitz - cette verbalisation même juste est épouvantable -, je logeais dans un hôtel. Il n’y avait personne. Un soir, je descends et je demande au jeune homme de la réception où est-ce que je peux trouver quelque chose à manger. Et il me répond : " Vous n’allez rien trouver de casher ici. "

Et je me suis dit : " Je vais le tuer. " Parce que nous recommencions. Parce que parlant anglais correctement, restant là plusieurs jours, j’étais nécessairement juif, de surcroît un juif américain et probablement riche. On s’engouffrait à nouveau dans la caricature.

Forcément si on va visiter Auschwitz, aujourd’hui, on est juif. Votre anecdote est le symptôme de nos sociétés actuelles : la communautarisation.

Un type aussi radicalement pessimiste que moi ne peut dire qu’une seule chose : " Air connu ! " L’Humanité ne marche pas. On le sait depuis Socrate. Les délires religieux, ethniques n’arrêtent pas, ils prennent juste d’autres masques. Nous n’avons pas besoin de SS pour exterminer les gens. Les rwandais l’ont très bien fait entre eux à coups de machettes, très vite et efficacement. L’Humanité est en pleine forme ! Sans parler de nos guerres de religions, interchrétiennes, pour la gloire du petit Jésus. Face à cela, il m’est difficile d’espérer des jours meilleurs ou avoir confiance.

C’est vrai que les gens peuvent se sentir touchés par un drame épouvantable et sortir dans la rue pour manifester. Mais ça ne dure pas très longtemps.

Aujourd’hui, à l’exception des pays du tiers monde, le problème fondamental de l’Humanité, c’est changer de voiture, avoir une télé plus grande, plus belle. C’est pitoyable. Dans mon rapport à l’Humanité, ma bergère allemande est de loin ma préférée.

Vous travaillez à un prochain livre ?

Je suis en train d’écrire sur mon expérience étrange d’avoir été hospitalisé et opéré éveillé, à cerveau ouvert. Cette expérience pose une série de questions philosophiques profondes. Qu’est-ce que le corps ? Qu’est-ce que c’est que cette " viande " qui m’est étrangère ? Qu’en est-il de ma confiance ? Qu’en est-il du rapport entre la pensée et la biochimie qui m’est étrangère ? Qu’est-ce qui reste de cela ?

Et puis, il y avait aussi les risques. Je m’étais dit : " Declerck, mon fils, c’est le moment de montrer que tu es un homme. Tu vas être exemplaire de courage et de virilité. " Et dans les faits, pas du tout. On est nu, on est dans un pyjama grotesque. On dit : " Bonjour madame. Bonjour docteur, merci docteur. " On est là pour fermer sa grande gueule et s’abandonner à une passivité étonnante, du corps en tant qu’objet. On n’est pas là pour discuter de Platon. On est là pour traiter sa viande. La seule chose qu’on vous demande, c’est de vous taire, d’être gentil avec l’infirmière. Mon vœu de démontrer mon courage ontologique était entièrement raté (rires).

 

Sylvia Botella

 

Démons me turlupinant d’après le livre éponyme de Patrick Declerck mis en scène par Antoine Laubin aux Midis du Théâtre ce mardi 19 janvier 2016.

(les précédentes représentations ont eu lieu du 6 au 24 janvier 2015 au Rideau de Bruxelles).

 

 

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