Pascal Dusapin- To Be Sung – Opéra cubiste

To Be Sung - Pascal Dusapin
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To Be Sung - Pascal Dusapin - © HOFMANN

Cette semaine s’impose avec une originalité radicale l’opéra de chambre To Be Sung de Pascal Dusapin à Bruxelles. Présentation.

 

To Be Sung, l’opéra de chambre du grand compositeur Pascal Dusapin, créé en 1994 et revu en 2015 à Flagey (La Monnaie hors les murs) à Bruxelles ? Oui. D’après le texte A Lyrical Opera Made by Two sous-titré To be Sung (Pour être chanté) dans Opera & Plays (1932) de la poétesse Gertrude Stein et adapté, ici, par Olivier Cadiot ? Oui, aussi. Sous la direction du chef d’orchestre Bassem Akiki et dans une mise en scène de Sjaron Minailo, artistes déjà repérés dans l’opéra désormais culte Medúlla ? Oui, encore(s). Avec la complicité féconde et extrêmement maîtrisée de Renato Nicolodi, Christophe Coppens, Maarten Warmerdam, Thierry Coduys et de Krystian Lada ? Oui, évidemment. Mais comment l’originalité radicale de To be Sung est-elle donnée à voir ?

Avant même tout ce qui pourrait être raconté, dans To Be Sung, il y a l’expérience, extatique et plastique, du mot, du son, du mouvement et de l’image. Elle agit par prélèvements pour le spectateur, comme, si du point de vue narratif, il lui fallait retenir les différents éléments dramaturgiques, les uns après les autres, les uns avec les autres pour rendre possible, la compréhension sensible (pure) de l’ensemble (Krystian Lada).

Car c’est par éclats incessants que (re)viennent les souvenirs du personnage de la femme incarnée par trois chanteuses et une danseuse, dans les quarante-trois sections autonomes du texte et dans les trente-huit sections de la partition. Comme une sorte de nouvelle découpe (à facettes) du temps intérieur de l’être pour mieux en restituer la part de lumière et d’ombre, et sa grâce contrariée.

Après, il y a la puissance, immédiate et aérienne, des images de Sjaron Minailo, derrière le voile/filtre où rien d’autre n’est à voir que la lumière polychromatique poudrée (Maarten Warmerdam) et la manière enchanteresse dont elle découpe les silhouettes des trois chanteuses et de la danseuse – comme entravées dans des costumes à la coupe surréaliste, étrangement néo-classiques et futuristes d’un des enfants terribles de la création belge Christophe Coppens - et, sculpte l’espace de la mémoire ritualisée et l’amplitude qu’elle peut avoir à travers un autel aux proportions monumentales (Renato Nicolodi).

Il y a le travail tout aussi singulier de la texture sonore qui allie l’instrument (Bassem Akiki) à l’électroacoustique (Thierry Coduys), à la voix des trois chanteuses (à la même tessiture soprano) et au récitant. Ici, la voix off presque shakespearienne (le récitant Dale Duesing) est moins une voix intérieure qu’une voix structurellement rétrospective, exprimant moins ce que pense l’être que ce qu’il aurait pu ou aurait dû penser pour être lui-même, pleinement.

Et la voix des trois chanteuses (Marisol Montalvo, Allison Cook et Geneviève King) formant une seule et même voix tragiquement tranchante (pouvant susciter autant le rejet que la fascination du public), est abordée de manière instrumentale. Il s’agit moins d’un travail sur la vocalità que sur le grain de la voix, comme une sorte d’altération qui trouve sa radicalité dans le chuchotement et les répétitions variables à l’infini des mots de Gertrude Stein. Comme si tout ce qui n’avait pas été pleinement vécu, pouvait malgré tout revenir dans le rebond, le ruissellement pur et même joyeux : " Little letter kiss me does a little letter house have a spouse little letter kiss me a house have a spouse ".

To Be Sung de Pascal Dusapin, peut se résumer comme la tentative opératique aboutie de rejoindre intimement l’exigence de l’écriture, sans début ni fin, presque cubiste de Gertrude Stein : tendre toujours vers la forme dynamique, étendue qui articule art, vie, temps et esprit, qui interrompt le cours du temps et restitue la possibilité d’un commencement (une reprise ?). To Be Sung, c’est l’expérience esthétique unique dont les sommets demeurent d’une époustouflante beauté et qui a toujours un avenir devant elle.

 

Sylvia Botella

 

To Be Sung de Pascal Dusapin, du 6 au 9 janvier 2016 à Flagey – La Monnaie hors les murs: www.flagey.be