Pascal Dusapin : Penthesilea, vertige des profondeurs

Penthesilea, création à la Monnaie, avec la mezzo-soprano autrichienne Natascha Petrinsky qui incarnera le rôle de Penthésilée, et le baryton autrichien Georg Nigl celui d’Achille
Penthesilea, création à la Monnaie, avec la mezzo-soprano autrichienne Natascha Petrinsky qui incarnera le rôle de Penthésilée, et le baryton autrichien Georg Nigl celui d’Achille - © © Forster/La Monnaie

À La Monnaie, en première mondiale, Penthesilea embrase. C’est l’opéra de la métamorphose ouvert aux puissances de l’infini que signe avec virtuosité le compositeur français Pascal Dusapin. Rêve achevé et chef-d’œuvre.

La reine des Amazones Penthésilée (la mezzo autrichienne Natasha Petrinsky) et le roi guerrier Achille (le baryton autrichien Georg Nigl) sont debout au centre, beaux comme des dieux, à la fois humains et inhumains, naturels et surnaturels. Leur regard nous parvient, fiévreux et fuyant hors cadre dans l’abîme. Leurs corps se heurtent, leurs âmes s’attirent et succombent entièrement, cuir contre cuir (Wojciech Dziedzic). Le plateau, lieu d’équarrissage grandeur nature, se charge d’une tension sexuelle inattendue, brute, dangereuse et désespérée. Le trouble, la confusion d’Achille et Penthésilée affole notre perception, il rejoint notre trouble.

Penthesilea est le chant funèbre de l’amour dévorant striant les ténèbres. Thanatos cannibale est le lieu de la jouissance. Achille (désirant) succombera aux baisers de Penthésilée (transgressive contrariée) qui deviendront des morsures comme autant de coups de boutoir reçus. Achille, c’est elle. Pourquoi certaines œuvres plus que d’autres nous font défaillir ?

À travers les forces de la nature et l’embrasure de l’espace-temps, jusqu’aux corps et aux visages, la musique du compositeur français Pascal Dusapin traverse et métamorphose toutes les matières et les êtres, toutes les vues et mythologies humaines, pour en explorer toutes les merveilles et cruautés, extase et déviance et en extraire, avec la librettiste Beate Haeckl, le plus beau des diamants noirs : Penthésilée de Heinrich Von Kleist (1808). Ou une certaine âme du monde, noire, toujours à l’œuvre. À l’amour comme à la guerre, prends garde à toi ! Si je t’aime, je te tuerai.

Le compositeur unit tous les contrastes, les poussent à bout et ouvre l’opéra aux puissances de l’infini. Il pulvérise tous les murs, pour inventer Penthesilea, le " mille et un plateaux ", l’opéra de la métamorphose ouvert à tous les éléments, plastiques et dramatiques : des images mobiles d’une beauté cruelle, presque perverse (Mirjam Devriendt), à l’orchestra hors du commun (Franck Ollu, déjà sur Passion) et aux chants (la soprano Marisol Montalvo, l’alto Eve-Maud Hubeaux, le baryton-basse Werner Van Mechelen) et mise en scène (Pierre Audi) les plus puissants, en passant par la sculpture/décors tourmentée (Berlinde De Bruyckère).

Tous les éléments sont inextricablement enlacés par la dramaturgie exigeante ouverte aux sens (Krystian Lada) et la musique électronique live, sensible (Thierry Coduys) où affluent les dernières émotions, pures et humaines de Penthésilée et Achille qu’elle capte et réinvente.

L’électronique n’est pas un point de suspension, ni une illustration ; elle est fonctionnelle et fictionnelle. " (…) Créer un son, faire une électronique, explique Thierry Coduys, ça n’a aucun sens, surtout à l’opéra, si elle n’est pas conçue comme le compositeur l’imagine et si, à l’instar de l’orchestra, des instrumentistes, des interprètes, de la vidéo, de la mise en scène etc., elle n’a pas d’impact réel. La plus grande difficulté sur Penthesilea a été de créer un modulo, autrement dit une forme globale. Il fallait que l’électronique ait du caractère (…) Lorsque tout peut s’effondrer, devenir ultra-violence dans Pensithelea, l’électronique est " intégrée ", comme un liant elle fait perdurer la tension. À flux tendu, elle a un rôle à la fois sonore (une identité essentiellement spectrale liée) et un rôle dramaturgique (…) " L’électronique brille et ouvre jusqu’à l’amour in extremis, l’orchestra opacifie souvent vers le noir, les tréfonds ; ils s’unissent sous la direction de Pascal Dusapin.

Penthesilea tire sa beauté transgressive et suffocante de la métamorphose de tout qui s’effondre doucement dans le chœur, le cymbalum caressant et les images au ralenti sur grand écran (étrangement irradiantes) du sel jeté en cascades sur les peaux de bêtes ensanglantées empilées, cou sur cou et flanc sur flanc, sur les chariots de fer retrouvés aussi à même le plateau.

Sa grandeur est de ne pas convoquer l’énergie sexuelle comme un simple fétichisme mais au contraire comme une présence spectrale (ou vapeur d’eau), vive et inventive qui hante tous les plans et la lumière/oscillation sombre et lumineuse (Jean Kalman).

Ici, l’audace sophistiquée de la partition totalement imbriquée dans la dramaturgie est encore plus grande. Penthesilea rencontre la grâce et brille toujours de mille feux, la nuit d’après, lorsqu’en rêve, les gouttes d’eau perlent le long des cils de la bête et viennent se confondre avec la cruauté qui fait naître nos larmes. Rewind.

Sylvia Botella

 

Et sur un entretien avec Thierry Coduys, le 2 avril 2015 à Bruxelles.

(Penthesilea / Pascal Dusapin d’après l’œuvre éponyme de Heinrich Von Kleist du 31 mars au 18 avril 2015 à La Monnaie à Bruxelles)