"Parsifal" de Wagner à l'Opera Vlaanderen: 3 raisons d'aimer cette "reprise" étonnante****

les femmes fleurs dans Parsifa  m e s Tatjana Gürbaca
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les femmes fleurs dans Parsifa m e s Tatjana Gürbaca - © Annemie Augustijns

Parfois on rate un chef d’œuvre à la création et on ne voit sa reprise que de justesse. Ce fut mon cas en voyant in extremis dimanche 1er avril cette mise en scène par Tatjana Gürbaca de l’Opéra le plus chrétien de Wagner créée à l’Opéra Vlaanderen en…2013, l’année du bicentenaire de sa naissance. Alors on croit, ou pas, aux critiques mais ça vous met quand même la puce à l’oreille : en 2013 ce "Parsifal" de Tatiana Gûrbeca a reçu le "Best Wagner anniversary production" de l’International Opera Award à Londres. Et la revue de référence allemande Opernwelt lui offrait une double récompense: Tatjana Gürbaca  "meilleure metteuse en scène" et son "Parsifal" "meilleure production de l’année 2013".

Ce genre d’argument d’autorité, par nature je m’en méfie. Sauf si, à l’analyse, je coïncide. Mon enthousiasme, on ma déception, proviennent d’abord des "intentions" de la mise en scène, de leur pertinence mais surtout de leur mise en œuvre. Ici c’est tip-top : une vision claire, non-conformiste, adaptée à notre époque, qui casse la "doxa" wagnérienne mais en toute élégance. Et une scénographie, des costumes, une direction et des acteurs et des chœurs d’une vraie profondeur théâtrale.

La "vision" de Tatjana  Gïrbaca. Soit  le monde des chevaliers nostalgiques des anciennes valeurs, " dépassées " pour elle, du Graal (Titurel, Gurnemanz, Amfortas et leur "espoir" de rédemption par le "pur" Parsifal. Soit le monde du " péché " où règne Klingsor qui s’est châtré pour tuer ses désirs mais utilise des " femmes fleurs " pour entraîner dans leur perte des chevaliers dont le jeune inconnu "Parsifal" ". D’un côté un monde exclusivement masculin, qui exclut le sexe féminin , de l’autre un univers peuplé de femmes qui sont des "tentatrices". Pour Gürnaca " les deux mondes ont le même problème, ils sont le revers d’une même médaille et souffrent tous deux de la séparation des hommes et des femmes, brisant toute possibilité de dialogue". Profitant de la présence, effective, de Kundry dans les 2 mondes, tour à tour  "infernale", descendante d’Hérodiade puis "servante" du nouveau Christ/Parsifal dont elle lave les pieds, comme Marie Madeleine, Gürnaca établit un nouveau postulat : elle veut prouver que Amfortas et Kundry peuvent former un beau "couple", complice "qui s’écoutent", même dans un monde qui leur est hostile. Et Parsifal ?  Naïf, pris entre Klingsor qui veut une "tabula rasa" des valeurs et Guernemanz qui veut leur renouvellement "tout est possible pour lui" dit Gürnaca .

Une scéno, un chef d’orchestre, des interprètes au sommet

Et elle le prouve  au moyen de petits "tours de passe passe"  favorables à sa "version",  grâce au jeu des acteurs, surtout dans les parties symphoniques. La lumière blanche de la scéno épurée (Henrik Ahr), qui éclaire les deux mondes à des intensités différentes est comme une preuve de l’unité de ce monde faussement divisé. Les femmes fleurs, jeunes comme vieilles, font dans la douceur et la tendresse et pas dans la provocation. Amfortas est comme un invalide en chaise roulante qui erre. Et Parsifal un gentil petit jeune homme avec des "restes" d’attributs divins. Son casque et sa lance sont  traités comme des symboles, parfois encombrants, et pas comme des armures pour se protéger de la vie et du sexe. Les costumes de Barbara Drosihn sont à la hauteur du raffinement paisible qui règne sur le plateau.

Résumons : une critique optimale à la création en 2013, amplement méritée pour la mise en scène de Tatjana Gürnaca, du jeu des acteurs à la beauté scénique. Les Wagnériens à l’ancienne peuvent ne pas aimer la modernisation du sens. Mais ils seront sensibles à un jeune chef d’orchestre Cornelius Meister, une brillante découverte, pour moi, conduisant ce "Parsifal" avec une douceur, une élégance, un sens poétique qui donne une autre vibration à l’œuvre sans en trahir jamais la force et la bravoure  et qui galvanise aussi le chœur. Et puis la Kundry de la mezzo allemande Tanja Ariane Baumgartner (actrice royale, voix de toutes les couleurs et intensités) est somptueuse et vaut à elle seule le déplacement. Elle forme avec le baryton allemand Christophe Pohl, émouvant Amfortas et le ténor américain Erin Caves, agile et solide un trio central d’une grande force expressive.

"Parsifal" de Wagner , m.e.s de Tatjana Gürbaca

Opera Vlaanderen jusqu’au 4 avril.

Info https://operaballet.be/nl/programma/2017-2018/parsifal

Christian Jade RTBF.be