« Oreste à Mossoul » de Milo Rau. Une passion politique contemporaine, nourrie de drame antique ***

"Orestes in Mosul" (Milo rau)
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"Orestes in Mosul" (Milo rau) - © Fred Debrock

Le carnage familial (et collectif) est-il une des lois implacables de l’Histoire ? Une fatalité en somme ? En éclairant la chute de Mossoul par celle de Troie, en mêlant le règlement de comptes familial des Atrides, vu par Eschyle, à l’actualité des crimes de l’Etat islamique, rapporté en quasi direct par l’équipe de Milo Rau, le Directeur du NTGent poursuit sa quête d’un théâtre politique qui interroge l’actualité, l’histoire, la religion et le mythe.

En publiant en mai 2018 un « manifeste de Gand » radicalisant, façon « Dogma » les règles de sa longue pratique théâtrale, Milo Rau donnait un cadre esthétique strict à la thématique de son IIPM (Institut international du meurtre politique). Un institut fondé en 2007 comme « société de production de sculptures théâtrales, cinématographiques et sociales ».

Pour sa joyeuse entrée à Gand à l’automne 2018, Milo Rau a offert à la ville une superbe « sculpture » en mouvement inspirée du fameux retable de « l’Agneau mystique », où la population locale faisait revivre des scènes bibliques… contemporaines et pas très …catholiques. Les souffrances de Marie étaient incarnées par la mère d’un djihadiste, Adam et Eve (enceinte) s’enlaçaient tendrement devant un délicieux chœur d’enfants et le sacrifice christique mêlait la « tonte » un peu rude d’un mouton et des images d’abattoir. Avec le plaisir communicatif d’associer le peuple de Gand à ce retable engagé.

Un « reportage » théâtral.

Un des articles du « Manifeste de Gand » stipule qu’«au moins une production par saison doit être répétée ou présentée dans une zone de conflit ou de guerre, sans aucune infrastructure culturelle ». Milo Rau choisit ici Mossoul, en Irak, triplement symbolique : c’est une des deux capitales de l’Etat islamique, anéantie, comme Troie, par une coalition « occidentale » et qui fut jadis sous le nom de Ninive  capitale de l’Empire assyrien, bien avant la domination grecque sur la Méditerranée. Un carrefour en somme de toutes les grandeurs et misères des empires passés et présents. Cette fois l’invité « culturel » n’est pas un retable biblique mais « l’Orestie » d’Eschyle et la folie des Atrides confrontée à la folie de la religion islamique qui entraîne la destruction d’une ville. Cette leçon d’histoire n’est pas un cours magistral, mais part du concret, une ville en ruines et des survivants traumatisés dont les témoignages rejoignent le texte ancien. Alors, un reportage sur Mossoul ?  Il y a un peu de ça puisqu’une partie filmée nous plonge dans cette réalité. Voici un joueur de oud qui devait se cacher sous l’Etat islamique et qui maintenant, avec d’autres musiciens, choristes, peut s’en donner à cœur joie, en public. Voici deux jeunes gens qui osent s’embrasser alors que sous l’Etat islamique, les homosexuels étaient jetés dans le vide du haut d’un mur. Voici un photographe qui devait se cacher pour photographier les runes de la ville ou les exécutions de masse. Voici enfin une femme voilée qui a cru quelques mois en Daesh jusqu’à l’exécution de son mari et qui maintenant soigne les blessés survivants pour la Croix Rouge.

Un mythe éternel. Une fable théâtrale puissante.

Mais certains de ces témoins acceptent aussi de jouer un des personnages de l’Orestie en une sorte de « distanciation » réaliste. Ainsi Khitam Idris Gamil, la djihadiste repentie, joue la déesse de la Raison, Athena et préside au final pas moins de deux tribunaux. Celui qui dans l’Orestie d’Eschyle acquitte Oreste de l’assassinat de sa mère. Et celui qui, dans la Mossoul actuelle rend un jugement nuancé contre les assassins de Daesh : ni pardon, ni mise à mort. Ces témoins-là on ne les verra que filmés, ce qui crée une petite frustration comme si les vraies victimes étaient absentes (faute de visa, paraît-il). Par rapport à « Lam’s God », l’Agneau mystique à Gand, où toute la ville était présente sur le plateau, l’empathie n’est pas aussi intense. Seul bémol à mes yeux.

Mais l’intelligence de la mise en scène emporte l’adhésion par son habilité à jouer sur plusieurs plans, du cinéma au théâtre, des images enregistrées à Mossoul au double jeu sur le plateau entre les acteurs « charnels » et leurs projections sur l’écran. La technique narrative est sans faille, s’appuyant notamment sur un acteur, Johan Leysen qui nous raconte d’abord comment, adolescent, le drame de Troie l’a fasciné puis il joue le rôle principal d’Agamemnon, sacrifiant sa fille Iphigénie par étranglement … à Mossoul/Troie. Scène capitale jouée à, Mossoul par une Irakienne vivant à… Berlin et présente à Gand. Comme une araignée sur une toile qui va de Mossoul au monde entier (et dont Gand n’est qu’une péripétie).

Deux petites cabanes sur le plateau gantois permettent de concentrer les scènes les plus dramatiques d’Eschyle (et notamment l’assassinat d’Agamemnon et de Cassandre par Clytemnestre puis de Clytemnestre et son amant Egisthe par son fils Oreste) puis de les transférer dans le contexte de violence de Mossoul. On est fasciné par la qualité des acteurs présents Johan Leysen, bien sûr mais aussi Bert Luppes et Marijke Pinoy, Elsie De Brauw et leurs collègues Susanna Abdulmajid, et Risto Kübar d’origine irakienne et vivant en Europe. Et impressionné par cette logique mondialiste de Milo Rau qui montre la fatalité des carnages et les contradictions internes à chaque camp. Un sentiment de délivrance pour les victimes de l’EI mais l’homosexualité, incarnée ici par le couple mythique d’Oreste et Pylade, n’est pas tolérée et toujours vécue comme une provocation. Mais la délivrance par rapport aux bourreaux islamistes se paie au prix fort puisque la ville Troie/Mossoul/Ninive est détruite, une fois de plus.

De ce grand spectacle ambitieux on retient la réflexion puissante, visionnaire, sans concession sur notre époque, appuyée sur des mythes antiques. Et la qualité narrative, signée Milo Rau, d’un récit jonglant avec le temps et l’espace et s’appuyant sur de remarquables acteurs professionnels et amateurs.

« Orestes in Mosul », de Milo Rau, joué à Gand jusqu’au 7 mai (avec surtitres anglais et néerlandais) sera visible avec surtitres français les 12 et 13 juin au Tandem à Douai et à Bruxelles au Kaaitheater les 11 et 12 octobre.

 Il est prudent de réserver !