Opéra de Paris. "La Flûte enchantée", m.e.s de Robert Carsen. Une élégance consensuelle.

Sabine Devieilhe dans "La Flûte enchantée" de Mozart m.e.s Robert Carsen
Sabine Devieilhe dans "La Flûte enchantée" de Mozart m.e.s Robert Carsen - © Emilie Brouchon

Le charme, et parfois la limite, des mises en scène de Robert Carsen, c’est qu’elles partent d’une idée simple qui donne une sorte d’évidence à l’ensemble. A l’école de la BD, il serait plutôt du côté de la " ligne claire "  de Tintin plus que de la profusion, de la caricature ou du baroque assumé de Métal Hurlant ou de l’Echo des Savanes.

L’idée simple qu’il expose dans le programme c’est une relecture de sa mise en scène d’Aix, en 1994, qui entraîne une découverte : " l’obsession de la mort. Il n’y a pas moins de soixante occurrences de ce mot dans le texte ".Et de fait, de l’ouverture avec la menace du serpent, jusqu'aux tentations de suicide de Pamina et Papageno, en passant par les souhaits meurtriers de la Reine de la Nuit contre Sarastro et les désirs meurtriers de Monostratos sur Pamina, le mort rode et préside aux épreuves initiatiques par les 4 éléments. Mais à ce niveau philosophique final, la mort doit être acceptée comme une donnée fondamentale de la vie. Deuxième idée simple, qui guidait déjà la production d’Aix : l’acceptation de nos contradictions, incarnées par la Reine de la Nuit et Sarastro qui échangent leur rôle d’un acte à l’autre, le " méchant " devenant le " sage " et la mère bienveillante se transformant en sorcière déchaînée. Où sont le vrai et le faux de ces personnages ? " La sagesse, conclut Carsen… est peut-être d’admettre que l’on ne peut pas savoir…Ce désir profond de concilier les oppositions dialectiques du livret ne m’a pas quitté depuis Aix ".

La scénographie simple et belle de Michael Levine épouse ce souhait paisible de conciliation des contraires, de contrastes apaisants et complémentaires. Elle nous propose un immense tapis de gazon, creusé de quelques tombes avec la " fosse " d’orchestre comme une autre immense tombe d’où surgit la musique, vitale, négation de la mort. Le cours du temps est figuré par une énorme vidéo projetée en fond de scène, épousant les 4 saisons de la  nature. Au deuxième acte les chanteurs sont dans les tombes d’où ils cherchent le sens de la vie à travers leurs affrontements, leurs incompréhensions et les épreuves philosophiques imposées par Sarastro. La délivrance finale les voit revenir dans l’atmosphère idyllique du début.

 La cohérence de l’ensemble est  dans l’intelligence et l’élégance…mais évacue ou atténue  les conflits. D’où une impression de gentillesse qui arrondit les angles et manque de passion. Une version consensuelle, en somme, qui évite les rugissements d’un public parisien assez conservateur.

Et comme la conduite musicale d’Henrik Nanasi est impeccable, faisant surgir de cette fosse mortelle des harmonies et des rythmes subtils, oui, le bonheur est vraiment " dans le pré " !

La deuxième distribution, visible aujourd’hui, propose une Reine de la Nuit somptueuse, Sabine Devielhe, un couple central harmonieux Pavol Breslik en Tamino et Elsa Dreisig en Pamina, un autre couple irrésistible, Florian Sempey (Papageno) et Christina Gansch, un Sarastro au grave bien équilibré (Tobias Kehrer) et dans le rôle modeste du Sprecher, " notre " José Van Dam, à la diction toujours aussi impeccable.

Au total, un Carsen, même en forme moyenne, reste un plaisir de l’œil et de l’oreille. Cette production, reprise de 2014, reviendra encore souvent à l’Opéra de Paris. Une maison d’opéra a besoin de ces valeurs sûres pour fidéliser une partie de son public qui ne cherche pas une " révélation " à chaque coup.

" Die Zauberflöte " de Mozart, m.e.s de Robert Carsen, jusqu’au 23 février.

Christian Jade (RTBF.be)