Opéra de Paris. " Balanchine, Teshigawara, Bausch". La force de Stravinsky et le génie de Pina Bausch : fascinant. ****

Eleonora Abbagnato dans "Le Sacre du Printemps" de Pina Bausch
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Eleonora Abbagnato dans "Le Sacre du Printemps" de Pina Bausch - © Agathe Pouperey/Opéra National de Paris.

Le Ballet de l’Opéra de Paris raffole des soirées composées où il peut user du répertoire et proposer des nouveautés.  Une soirée dominée par la musique, de Stravinsky à Pekka Salonen, et le répertoire, de Balanchine à Pina Bausch.

Qui a vu " le Sacre du Printemps " de Stravinsky  propulsé par le doux génie de Pina Bausch ne se lassera jamais de le voir et le revoir. Peu de spectacles de danse ont cette intensité, cette beauté tragique et cette ‘évidence’ de perfection formelle qui vous secoue du début à la fin de 35 minutes de bonheur déchirant. Il faut dire que la musique révolutionnaire de Stravinski, qui provoqua, il y a un siècle, un rejet houleux du public parisien, est en soi d’une beauté fracassée et fracassante jouant sur le bruit et la fureur, les stridences, les ruptures de rythme  et de très provisoires harmonies préparant un assaut final angoissant. Une femme est sacrifiée pour célébrer le printemps, défendue par ses fragiles compagnes et vaincue par la force brute du troupeau mâle. La vie est une lutte perpétuelle pour la survie, guettée par la mort inéluctable mais l’art de Pina magnifie la lutte pour la vie et pas l’éloge du sacrifice expiatoire. Au très beau ‘Sacre’ guerrier de Béjart, vu à Bruxelles en 1959, qui a longtemps habité nos imaginaires, ce ‘Sacre’ de Pina, créé à Wupperthal en 1975 ne fut montré à Avignon que 20 ans plus tard, en 1995 et présenté en Belgique qu’en 2006, invité par la Monnaie de Bernard Foccroulle! Heureusement un accord fut conclu entre Pina Bausch et l’Opéra de Paris qui l’a inscrit à son répertoire en 1997 et qui le redonne aujourd’hui avec une qualité qui entraîne le public dans son émotion. Eleonora Abbagnato, la sacrifiée sublime, immense danseuse et tragédienne, comme l’exige ce ‘théâtre-danse’ de Pina, peut compter sur des compagnes et compagnons, jeunes et confirmés, emportés par la torsion des corps et l’envolée des bras, foulant ce terreau noir odorant, traversant en cercle, unis ou adversaires, la scène du Palais Garnier.   Une force toujours aussi bouleversante. A voir ou (re)voir d’urgence.

Face à ce chef d’œuvre absolu la programmation du début de soirée est  habile.

"Agon" : deux exilés russes, Stravinski et Balanchine construisent un ballet mathématique teinté d’humour.

Au départ les deux compères, Stravinsky âgé de 75 ans et Balanchine de 22 ans son cadet, partagent le goût des formes anciennes, repensées dans leur siècle et des formules mathématiques voire mystiques.  La preuve par ‘Agon’, terme grec qui peut signifier l’action et l’émulation,  qui contient l’Alpha et l’Omega, le début et la fin… de la danse, par exemple. Il est basé sur douze mouvements à réaliser en 20 minutes en une série de solos, duos, trios et mouvements d’ensemble avec, au départ, l’inspirations des vieilles danses de Cour françaises (sarabandes, gaillardes, branles) et une passion tardive de Stravinski pour la musique sérielle, Webern en particulier. Stravinsky revient, après son abondante œuvre néo-classique et mystique,  à l’expérience d’une musique expérimentale. Excellente idée de programmer ce morceau en ‘hors d’œuvre’ du Sacre .Et la chorégraphie ? Balanchine se définit en toute modestie par une métaphore : " tout comme l’ébéniste assemble les différentes formes et essences de bois pour mener à bien son travail, le chorégraphe se livre à un véritable exercice de marqueterie pour révéler à l’œil ce que Stravinsky nous offre à l’oreille ".Et c’est exactement ce que nous voyons, une série de mouvements cohérents, précis et fluides que les jeunes danseurs exécutent comme autant de petites performances qu’ils font applaudir par l’assistance : cet exercice d’école, avec applaudissements sollicités, m’a paru un peu excessif, interrompant la fluidité de l’ensemble. Sauf un sublime pas de deux, d’une lenteur pleine de surprises, transcendé par Ludmila Pagliero et Karl Paquette. Un moment de grâce, long et émouvant dans une partition rythmique, virtuose et ironique.

‘Grand Miroir’ : une musique aiguisée de Pekka Salonen pour une chorégraphie peu inventive.

 Le concerto pour violon d’ Esa Pekka-Salonen semble produire sur le chorégraphe japonais Saburo Teshigawara  l’effet inverse du duo Balanchine/ Strasvinsky. Au lieu d’une complicité qui aurait pu produire un "effet miroir" intéressant chaque univers a l’air d’évoluer dans des lieux parallèles où ils ne se rejoignent que rarement. Pas que la danse doive suivre la musique : mais ici autant ce concerto développe des nuances et des atmosphères, autant le surgissement de danseurs peinturlurés répétant indéfiniment une grammaire sommaire apporte peu à la construction de l’ensemble. Alors qu’au Festival d’automne Jérôme Bel nous rappelle que le nu n’est pas un désavantage mais une force possible ici les danseurs masculins aux fesses dénudées mais protégés par des strings et pantalons pudiques semblent pris entre deux feux: un  érotisme 'honteux' ? Au XXIè siècle, à Paris? Un ‘érotisme’ que la musique, rêveuse, subtile, de Pekka Salonen ne suggère d'ailleurs pas. Bref la seule petite réserve d’une soirée passionnante et prudemment glissée entre 2 chefs d’œuvre à ne pas rater.

" Balanchine, Teshigawara, Bausch " à l’Opéra de Paris jusqu'au 16 novembre.

Christian Jade (RTBF.be)