Opera Ballet Vlaanderen: Sidi Larbi Cherkaoui, Luk Perceval et Fabrice Murgia, vedettes d'un festival d'opéra contemporain.

"Infinite now" Chaya Czernowin
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"Infinite now" Chaya Czernowin - © Annemie Augustijns

 ‘Opéra 21’ (jusqu’au 30 avril).

Réparti sur plusieurs lieux d’Anvers  (Opéra, De Singel, Theater Zuidpool, Matterhorn) et à l’Opéra de Gand, ce festival printanier  d’opéra et de théâtre musical contemporain peut compter sur des vedettes comme le chorégraphe Sidi  Larbi Cherkaoui et des metteurs en scène venus du théâtre comme Luk Perceval et… Fabrice Murgia. Et sur des groupes reconnus en matière de théâtre musical, comme Musiktheater Transparant ou Lod Muziek theater. Le programme complet est à consulter sur le site de Opera Vlaanderen.

Infinite now : un champ de bataille sonore.

C’est le grand pari de cette année : un opéra  de Chaya Czernowin, une Israélienne vivant aux USA et qui a une conception radicale de la musique en général, de l’opéra en particulier. Pour elle pas question de charmer nos oreilles  mais plutôt d’entrer dans un laboratoire de sons pour se livrer à une expérience. ‘Les chanteurs ne racontent pas une histoire, ne chantent pas d’arias, dit-elle. Ils sont accompagnés d’acteurs (dont Didier De Neck) qui lisent dans 4 langues (anglais et allemand surtout, un peu de flamand et de français) des textes qui s’inscrivent, sur le fond austère d’une scénographie minimaliste mais dense. Ce sont des extraits d’’A l’Ouest rien de nouveau’, un pamphlet vigoureux d’Erich Maria Remarque décrivant la boucherie héroïque de la guerre 14-18. Le metteur en scène Luk Perceval en a tiré une pièce fameuse, ‘Front’ dont ‘Infinite now’ est une version  ’musicale’, ‘sonorisée’ plutôt, mêlant orchestre, chanteurs et bande sonore peaufinée par l’Ircam. Augmentée de citations de ‘Homecoming‘ où une romancière chinoise,Can Xue, décrit l’esprit troublé d’une femme, comme si le drame des tranchées était vécu de l’intérieur.

 Visuellement Perceval, comme Claude Régy, refuse le réalisme et privilégie le rituel des corps, le jeu abstrait des lumières et des ombres, la lente répartition des corps dans l’espace. Pas de sang, pas d’appui vidéo : rien qu’un texte dit simplement ou chanté, avec des échos sonores orchestrés et des bruits concrets évoquant, ou non, l’absurdité d’une ‘vie’ dans les tranchées. Le mouvement porte sur les mains, le corps lentement déplacé, le ‘cri’ douloureux des chanteurs, rappelant le tableau éponyme de Munch. 6 actes et 2H40 de spectacle, sans entracte, comme un défi, qu’il faut assumer. Rien d’ordinaire à quoi s’accrocher, c’est un plongeon sonore et visuel dans l’enfer de la guerre. Une sorte d’absurdité abstraite où rien n’a de sens, où la musique torture, sciemment, refuse l’ornement, la grâce. Si vous restez extérieur, vous subissez une étrange cacophonie bruitée plus que musicalisée. Si vous entrez dans le laboratoire proposé,  pour opérer vous-même le mélange des éprouvettes sonores, écrites et visuelles proposées et votre soirée sera intense. Mon ‘truc’ pour résister à ‘l’épreuve’ revendiquée par la musicienne : prendre beaucoup de notes et d’impressions …qui s’impriment en vous et qui vont se décanter. Comme on laisse, dans une éprouvette, les mélanges acides ou basiques laisser surgir une couleur nouvelle. ‘Infinite now’, un défi pour le corps et l’esprit, est fait pour les passionnés d’Ars Musica, des marathons du Festival d’Avignon ou de  la programmation du  Kunstenfestivaldesarts (qui  commence le 5 mai). Si vous acceptez de déranger vos habitudes et vos attentes d’opéra XIXè  siècle, vous aimerez. Un festival d’opéra contemporain est fait pour les curieux.

Infinite now, de Chaya Czernowin, m.e.s par Luk Perceval. (Opéra d’Anvers le 30 avril).

EAST. Sidi Larbi Cherkaoui. Eloge du dialogue interculturel.

Le co-directeur artistique de la maison, Sidi Larbi Cherkaoui, belgo marocain a proposé, dès le mois de mars, un triptyque, une interrogation sur l’Orient à partir d’une création, la sienne, le ‘Requiem’ de Fauré réorchestré par Wim Hendericks. Et de deux  reprises ‘Kaash’ d’Akram Kahn,  du Londonien originaire du Bangladesh et ‘Sécus’ de l’Israélien Ohad Naharin. En soi un plaidoyer pour la diversité culturelle, le dialogue interreligieux et le mélange des genres. Comme un défi à la troupe du Ballet van Vlaanderen, de tradition classique, qu’il dirige depuis 2015 de se mesurer à des esthétiques contemporaines. ‘Kaash’  donne une version moderne et mathématique d’une danse hindoue, katak, sur le dieu Shiva, créateur, protecteur et destructeur, avec une scénographie signée Anish Kapoor : une épure. Plus ludique le ‘Secus’de Naharin est centrée sur  les plaisirs du corps dans son esthétique ’Gaga’. Le ‘Requiem’ de Fauré est l’occasion de réunir ballet, chœur et chœur d’enfant de l’opéra, toute la maison en somme s’apprivoisant sur le plateau à la danse et au chant. Les épousailles entre le ‘Requiem’ de Fauré, plus centré sur le bonheur dans l’au-delà que sur la terreur de la mort et les ajouts orientalisants de Hendericks est réussi, tout comme la danse conçue comme un remède au deuil. Avec la soprano franco-algérienne Amel Brahim-Djelloul, voix parfaite pour cette synthèse Orient/Occident. (NB : présenté à Gand en mars et en début de semaine dernière à Anvers).

‘Menuet’. Une triple solitude. (Murgia/Janssens/Boon).

Le Groupe flamand Lod avait déjà collaboré à la réalisation de ‘Ghost Road’ et de ‘Children of nowhere’ de Fabrice Murgia avec le compositeur Dominique Pauwels. La collaboration se poursuit avec une œuvre fameuse du romancier flamand Louis-Paul Boon, ‘Menuet’, livret et mise en scène de Fabrice Murgia, musique de Daan Janssens, ‘mon contemporain’, nous glisse Fabrice, 33 ans donc.

Publié en 1955 Menuet raconte la même histoire, vue par les 3 protagonistes : un homme vit dans un entrepôt frigorifique et collectionne des faits divers violents, tout en rêvant à la jeune bonne qui l’attire et qui est encore écolière. A la fin le rêve devient réalité. La même histoire est ensuite racontée du point de vue de la jeune fille et de la femme trompée. Ce qui attire Murgia c’est la profonde solitude de ces trois êtres qui sont présentés dans leur isolement et leurs furtifs contacts. Un thème semi-autobiographique? L’attire aussi la forme post dramatique étonnamment moderne : "l’essentiel ce ne sont pas les événements, dit-il mais les discours sur les événements. La dimension subjective l’emporte sur la réalité …Porter cela à la scène...c’est un vrai exercice de schizophrénie ".

 Ce drame social initial- le héros de Boon était un ouvrier et le ‘cas’  traité en 1955 était lié, notamment à la pédophilie-scandale absolu- est habilement ‘esthétisé’ par Fabrice Murgia. Un peu comme dans le film ‘Lolita’ où l’actrice n’a pas du tout l’air ‘impubère’ la chanteuse qui joue la gamine est une belle ‘jeune femme’. Et dans la partie explicitement sexuelle ce sont de beaux mannequins qui prennent les poses équivoques, fantasmes plutôt que réalité. La technique habituelle de Fabrice, le renvoi de la scène au gros plan filmé trouve toute son efficacité, avec en outre  un ensemble de musiciens en arrière-fond visuel, ombre et lumière, qui deviennent à la fin  de chaque acte des acteurs à part entière (excellent Ensemble Spectra). La partition de Daan Janssens s’amuse de ce ‘thème et variations’, très bien rythmé, des trois protagonistes à qui il réserve, outre le ‘parlando’ devenu ‘traditionnel’ en opéra contemporain, de très belles ‘mini-arias’qui les mettent en valeur. Ajoutez les lumières d’Enrico Bagnoli et le beau timbre des chanteurs (les sopranos Cécile Granger  et Tineke Van Ingelgem et le Baryton Raimund Nolte) : un ensemble très accessible et fort bien accueilli à la première à De Singel (Anvers).

Menuet’ d’après L.P.Boon, livret et mise en scène Fabrice Murgia, musique Daan Janssens. 26 & 27 avril à l'Opéra de Gand.

NB : grande saison 16/17 pour Fabrice Murgia. Outre sa nomination à la tête du Théâtre National, il a vu ‘atterrir’ sa création circassienne ‘Daral Shaga’(2015), sa nouvelle création théâtrale (‘Black clouds’), ce théâtre musical (Menuet). Enfin surgit cette semaine son premier ‘court métrage’(Remember), sélectionné au ‘Festival du court métrage’ de Bruxelles et dans la section belge et dans la section internationale. De la suite dans les idées.

Brussels short film festival

Christian Jade (RTBF.be)