Olivier Py, Arpenter le monde

Olivier Py
Olivier Py - © Christophe RAYNAUD DE LAGE

Ce qui nous interpelle au Festival d’Avignon en 2015 : assurément quelque chose des arts de la scène de demain se joue là avec Tiago Rodrigues, Gaëlle Bourges, Hofesh Shechter, N099, Ahmed El Attar, Thomas Ostermeier, etc. Conversation avec Olivier Py. Le monde n’attend pas, la pensée court.

 

Dans Hacia la Alegria, on devine pudiquement une forme d’autoportrait (en trompe-l’œil) de la part de l’auteur, metteur en scène et directeur d’une des plus grandes institutions françaises qui s’interroge sur la valeur de son existence et de son art. Que reste-t-il du temps qui passe ?

Je pense que tout homme s’interroge sur la valeur de son action, particulièrement lorsqu’il a de grandes responsabilités. Et sur son art, aussi.

Comme votre question le présuppose, le théâtre est un art qui disparaît à mesure qu’il apparaît. Donc par antithèse, j’ai choisi le personnage de l’architecte aux œuvres qui restent. Il s’interroge sur sa vie. C’est vrai, c’est un parcours intérieur qui va des questions professionnelles, de carrière aux questions les plus intimes.

A priori, pour un homme de théâtre, il ne reste plus rien, seulement la mémoire. C’est à la fois difficile (même insupportable) et exaltant. Car cela nous oblige à nous réinventer et à recommencer, nous n’avons pas le poids de l’œuvre qui nous écrase.

Bien sûr, c’est inquiétant aussi parce qu’on se demande ce qui va rester. Mais tout cela devient différent depuis une dizaine d’années, depuis que les captations sont devenues plus faciles à faire techniquement, qu’elles sont de meilleure qualité et très diffusées. L’archivage d’une œuvre de théâtre n’a jamais été aussi envisageable qu’aujourd’hui.

Et puis, je suis un écrivain. Je ne sais pas si mes livres resteront mais on fait un objet. Quelque fois, on le regarde sur sa table et on se dit que cet objet-là vous survivra, il est fait de papier, il n’est pas fait de chair.

Avez-vous des regrets ?

Personnellement, j’en ai peu. Je ne sais pas si la chance existe mais si elle existe, comment donner un nom au destin qui a trouvé son lit, qui s’est approfondi avec les années et m’a nourri. Il y a beaucoup de travail, c’est certain mais j’ai eu de la chance.

Vous ressemblez à votre personnage, débordant d’énergie ne cessant de courir après le réel… mais lui ne peut s’arrêter véritablement car il s’agit de sa survie. Pourquoi menez-vous ce rythme effréné ?

Je ne sais pas. Je pense que c’est biologique (sourire). Je dirai quelque chose de très intime que je n’ai encore dit à personne. J’ai été élevé dans une famille - aussi bien mon père que ma mère - qui mettait très haut l’idée de dépassement de soi. Je dirai presque que c’était la religion de la famille. Que ce soit pour le travail ou le sport, le dépassement de soi est absolument l’horizon familial. J’ai un père extraordinairement sportif, une mère d’une force au travail indestructible. Je crois que je tiens d’eux. Il faut absolument être toujours dans l’exploit. Ils étaient très jeunes et ils avaient ce côté héroïque. Dans la famille, il fallait gravir des montagnes.

Qu’est-ce qui fait qu’en rencontrant le comédien Pedro Casablanc pour Hacia la Alegria, vous vous êtes dit : c’est lui ?

En rencontrant Pedro Casablanc je ne me suis pas du tout dit : c’est lui ! Je me suis dit : ce n’est pas lui ! Parce qu’il ne me ressemble pas physiquement. Nous sommes très différents, et ce n’est pas du tout comme ça que j’imaginais le personnage en écrivant le roman. Donc ça n’a pas été du tout immédiat, mais notre rencontre m’a fait réfléchir.

Quelques jours plus tard, je me suis dit : justement parce que ce n’est pas lui, ça va me donner la distance nécessaire. Il va m’apporter quelque chose qui est de l’ordre de l’altérité qui n’est pas une projection. C’est un immense acteur, il a une énergie colossale, il a une intelligence du texte très profonde. Et il a une sorte de virilité que je n’imaginais pas. J’imaginais quelqu’un de plus détruit, fragile. Et il a apporté une puissance spirituelle très grande.

J’ai eu raison parce que dès le premier jour de répétition, je me suis rendu compte qu’il était inimaginable de faire la pièce avec quelqu’un d’autre.

Vos expériences de metteur en scène, d’auteur et de réalisateur vous aident-elles pour être directeur du festival d’Avignon ?

Dans votre question, vous sous-entendez que ce sont des métiers différents. J’ai tendance à penser que sortir d’une école de commerce ne prédispose pas à devenir directeur du Festival d’Avignon. Mais que faire de la mise en scène pendant trente ans, se poser la question des publics, un petit peu plus. C’est mon avis. Mais je ne suis pas quelqu’un qu’on peut enfermer dans une catégorie socio-professionnelle. Et tous les artistes ne sont pas destinés à un poste de direction.

Je pense que ma vision du théâtre impliquait déjà le dialogue avec la Cité, le travail sur les conditions mêmes de réception de l’œuvre, le dialogue avec les autres artistes, une certaine conscience du monde, le théâtre international, une invitation à ce que le théâtre soit plus qu’un spectacle, qu’il soit l’occasion d’un questionnement intellectuel, voire politique.

Il y a aussi une dimension sensible dans ma question, comment l’auteur, le metteur en scène, le réalisateur se contaminent-ils ? Ce sont des champs qui demandent du temps…

Je l’entends mieux comme ça mais ce ne sont pas des champs, c’est un seul champ. Diriger un théâtre ou un festival et faire du théâtre, cela ne s’oppose pas véritablement. C’est beaucoup plus difficile entre l’écrivain et l’homme de théâtre, par exemple. Là, je vois des champs qui s’opposent parce que l’écrivain doit être seul et dans le silence. Tandis que l’homme de théâtre est entouré et dans la ville. Ce n’est pas pareil. Il y a peut-être là une difficulté.

Bien sûr, ils se contaminent. Une expérience esthétique renvoie à une expérience poétique et politique, et vice versa. J’ai la très grande chance en tant qu’artiste de rencontrer tous les artistes du festival. Je ne peux pas penser qu’ils me laissent indifférent. Imaginer un artiste qui viendrait au Festival d’Avignon et qui verrait comme moi, à peu près une cinquantaine de spectacles dans le mois, en ayant des dialogues constants avec des artistes, des intellectuels… Evidemment, ça agit.

C’est en faisant du théâtre au Festival d’Avignon en 1995 que j’ai rencontré des artistes qui se posaient des questions sur la situation en Bosnie et le massacre de Srebrenica. C’est pour cette raison que deux ans plus tard, j’ai fait un spectacle sur ce massacre.

C’est toujours vrai. Ce que je vois au spectacle, y compris sur les plans intellectuel et esthétique, va influencer ma création.

Chaque édition d’un festival est une nouvelle rencontre avec l’art, une nouvelle aventure humaine. Y-a-t-il des nouveaux territoires qui n’étaient pas présents au Festival en 2014 et qui le sont cette année ?

Beaucoup, je crois. En 2014, vous m’avez dit ? Non, en 2013 ! Pour moi, la différence est avec 2013. Je pense que l’édition 2014 est très proche de celle de 2015. Peut-être que tout le monde ne le perçoit comme ça. Mais dans le fond, elle est à peu près semblable. Si ce n’est que l’édition 2014 était très atypique à cause de la grève, de la météo…

Je pense qu’il y a des territoires nouveaux au Festival. D’abord, je vois les territoires périphériques : la musique, la pluridisciplinarité, les expositions, le Théâtre pour enfants, etc.

" Faire de l’international " ne veut a priori rien dire. Il est nécessaire de penser aux pays qui n’ont pas droit à la parole. L’année dernière, c’était la Grèce. Cette année, il y a une présence très forte du monde arabe et de l’Argentine. Mais au-delà de tout ça, le grand changement, depuis deux ans, c’est que le festival ne peut plus être considéré comme un programme de spectacles, comme une grande scène nationale à ciel ouvert.

Le festival, c’est trois semaines de vie intellectuelle et politique intense. Le festivalier le comprend. Sinon, c’est juste un consommateur de spectacles. Il peut le faire dans d’autres festivals. Le festivalier a compris, même s’il ne passe qu’une seule journée en Avignon, que c’est l’occasion pour lui d’entendre l’horloge de la conscience. Ca, c’est le festival. Et je crois que nous nous en sommes rapprochés depuis deux ans.

Cette année, je sens une recherche esthétique (formelle) très forte dans les œuvres de Tiago Rodrigues, Thomas Ostermeier, Hofesh Shechter, Gaëlle Bourges, etc. Partagez-vous ce sentiment-là ?

Non, honnêtement, je ne ressens pas de différence stucturelle ou essentielle entre la programmation de 2014 et celle de 2015. Je suis ravi que les gens me disent qu’ils préfèrent cette année. Sur le plan formel, il y avait des pièces surprenantes.

Certes, il y a quelques objets, très difficilement classables, même dans la cour. Le spectacle d’Angelin Preljocaj est un ovni. Mais comme l’était celui de Lemi Fassio en 2014 (sourire).

Là, où il y a une différence, c’est sur le grand atelier de la pensée. L’année dernière, il était dévoré par le conflit des intermittents.

Vous faites le choix de la pluralité. Néanmoins, n’est-on pas partagé lorsqu’on fait une programmation entre suivre les artistes qu’on a découverts et mettre en avant les artistes émergents ?

Je suis très différent de mes prédécesseurs. Je le dis sans jugement. Ils défendaient une chapelle esthétique. Ce n’est pas mon cas, justement parce que je suis un artiste. Cela me rend imperméable à toutes les chapelles esthétiques. J’y veille dans la programmation.

Je veille aussi à accueillir des artistes, non parce qu’idéologiquement, ils défendent telle ou telle forme, mais bien parce qu’ils ont quelque chose à dire. La forme Winter Family très postdramatique me semble être extrêmement loin du théâtre très écrit et de la parole de Tiago Rodrigues… même opposée. Mais ce sont des artistes et je crois en leur parole.

Je pourrais vous dire que je détesterais programmer des personnes qui me ressemblent mais personne ne me ressemble (rires).

Il peut y avoir une tension entre le désir de découverte et le désir de fidélité. Nous nous sommes donnés au bureau la règle des 50-50. Et mystérieusement cette année, nous l’avons pulvérisée. Parmi les artistes programmés, quarante ne sont jamais venus au festival et sept, oui. Cela sera de plus en plus difficile car je vais créer des fidélités. Je pense que le public d’Avignon a envie de retrouver Krystian Lupa, Thomas Jolly ou Toshiki Okada.

XS fait partie du festival d’Avignon cette année. Pourquoi ?

Oui. Le projet européen Cities on Stage se termine aussi. Ce sont des affinités électives. C’est la rencontre avec Jean-Louis Colinet, le directeur du Théâtre National de Bruxelles. Nous nous sommes rendus compte que nous avions envie de faire des choses ensemble et nous le faisons.

Il y a un lien particulier entre la Belgique et la France. Les belges sont toujours venus en Avignon aussi bien au in qu’au Off. Ils sont francophones et frontaliers.

Et il ne faut pas oublier la Francophonie. D’ailleurs, j’y travaille. Avignon doit témoigner pour l’avenir de la Francophonie.

Vous avez-toujours eu en tête ce désir de Francophonie ?

Oui, j’ai toujours été amoureux de la langue française. Je crois qu’il ne faut pas seulement une Francophonie défensive qui fait qu’on n’oserait pas dire : Hot-dog, sex shop ou mail. C’est la Francophonie offensive qui m’intéresse le plus. C’est à dire montrer qu’il y a des artistes partout dans le monde, particulièrement dans le Sud pour qui le français est un moyen d’expression encore valide. Et je voudrais tendre la main à tous nos lycées français, y compris en Afrique. La Francophonie peut créer une autre mondialisation. J’y crois.

Que signifie être le Festival d’Avignon en France, en Europe et ailleurs, en 2015 ?

Etre toujours le plus grand Festival du monde. Ce qui implique aussi la conscience du monde, une conscience politique ravivée par le geste de l’artiste. C’est l’alliance des artistes et des hommes de bonne volonté qui veulent un monde meilleur. C’est le Festival d’Avignon.

Continuer à aller de l’avant, c’est aussi aller ailleurs. Quels désirs avez-vous pour l’avenir concernant le Festival d’Avignon ?

Il faut toujours aller vers le Sud. C’est l’Europe du Sud qui nous intéresse. Il faut aller en Grèce, en Espagne, au Portugal, en Italie. Il faut franchir la Méditerranée. Il faut aller vers le monde arabe.

Il faut revenir à l’Est. Je pense qu’il y a de grands artistes et ils sont moins présents au festival depuis quelques années. Il y a eu un mouvement très fort après la Chute du mur de Berlin… Il faut continuer de construire l’Europe à l’Est.

Il faut aller vers l’Asie car il y a des points en Chine aux développements culturels insensés. Taïwan, par exemple.

Et il y a un continent qui m’émerveille : l’Amérique latine. Autant l’Amérique du Nord n’est pas intéressante du tout, autant l’Amérique latine est absolument prodigieuse ! Certains pays d’Amérique latine ont des festivals qui sont des vrais homologues. Il faut qu’on travaille avec eux.

 

Entretien réalisé le 20 juillet 2015 en Avignon par Sylvia Botella