Nuit Blanche Bruxelles 15: Réveiller les beautés endormies, une renaissance

Nuit Blanche Bruxelles 15 : Réveiller les beautés endormies, une renaissance
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Nuit Blanche Bruxelles 15 : Réveiller les beautés endormies, une renaissance - © Fabienne Cresens

Le 3 octobre dernier, La Nuit Blanche aux accents Mons 2015 réveillait les beautés endormies de Bruxelles et du Quartier Sainte- Catherine, en particulier. Fragments et éclats choisis.

 

Cette nuit, nous sommes des chasseurs fouillant le quartier de la Place Sainte-Catherine, à la fois en quête et complètement disponibles à tout, au parcours accidenté, aux mains que nous frôlons et aux surprises les plus extraordinaires, les plus inattendues. À chaque arrêt commence une histoire, naissent des émotions. Le projet coordonné par Nancy Galant et son équipe est ample, ambitieux, il travaille au corps la représentation de la ville de Bruxelles, ses circulations, l’art et son époque. La Nuit Blanche, c’est la prise d’assaut des rues, des lieux dédiés, des églises, des cafés par le désir de voir.

Il faut d’abord évoquer la structure monumentale sonore en bois (ou machinerie complexe sonore) 150 prepared dc-motors, 230kg wood, 180 m rope de l’artiste et architecte suisse Zimoun à La CENTRALE for contemporary art. Le déferlement sonore naît du martèlement des différents éléments de la structure contre le sol. Une des structures les plus poétiques car la plus impénétrable, prise dans un processus de transformation où nous pouvons écouter, en fermant les yeux, le chaos qui se réorganise, permute, résonne dans une sorte de non-lieu mental où le réel n’a plus cours. Seuls restent les fragments de son à la beauté répétitive et tragique.

C’est la marche qui donne la colonne vertébrale au récit nocturne. Que voient les spectateurs dans l’Église Sainte-Catherine lorsqu’ils écoutent Three Voices, l’œuvre de La Monnaie pour une soprano et deux bandes magnétiques, composée par Morton Feldman et mise en scène par Sjaron Minailo ? Des images oniriques intenses où réel et rêve, futur et passé s’enchevêtrent en un feuilleté opératique chantée par trois jeunes femmes (coachées par la chanteuse Joan La Barbara) rendues à la vérité nue de leur voix et du prototype. Il y a là, les mêmes motifs, la même puissance et la même beauté que dans l’opéra Medúlla, poème polyphonique au long cours, également mis en scène par Sjaron Minailo. La poésie est une nécessité. Dehors, la vie est barbare.

C’est la ville, la matière et la texture des images qui défaillissent et suintent dans la sculpture/nuage/mouvement de l’artiste suisse Anne Blanchet. Light Drawing Outdoor Brussels tire sa beauté presque suffocante du bassin de Vismet métamorphosé, comme pris par surprise, enveloppé d’une opacité lumineuse. Nous succombons, le corps électrisé, au point de nous y perdre et nous arracher des cris de surprise. Un sursaut similaire survient lorsque craquelle la matière du penseur de Rodin, morcelé de toutes parts sous l’effet de la technologie, dans la vidéo sophistiquée Matter de l’artiste londonien Quayola dans l’Église du Béguinage.

Il ne reste qu’à reprendre le chemin, à poétiser la nuit sous nos pas et à voir en-deçà des œuvres vidéos des cinq créatrices mode belges (Sofie d’Hoore, Sandrina Fasoli, Johanne Riss, Annemie Verbeke et Marina Yee), proposées par le MAD Brussels et l’artiste belgo-marocain Mehdi-Georges Lahlou dans les vitrines des magasins, rues Léon Lepage et Antoine Dansaert. Elles traitent de l’identité prise dans l’étourdissement sociétal (Europe et ailleurs) et volontairement déplacée artistiquement.

Notre course est effrénée, elle est proche du vertige. Nous traversons la ville, vivante et bondée. Après la performance The Playground de Groupenfonction, la foule danse dans une aire de jeu désaffectée, sorte de grande cage ouverte, saturée d’énergies, place du Nouveau Marché aux Grains. Les corps bien présents dessinent dans les airs de nouvelles fictions, insaisissables et flottantes.

La ville est réordonnée par le regard. Nous y accueillons tous les discours (critiques ou d’évasion), sans les juger, curieux, en plans larges, jamais écrasants. Nous nous croisons, revoyons des visages familiers (Karoo, CIFAS et Botanique/Exposition) parmi les Magic Boxes et nous en découvrons d’autres sous la sculpture/mosaïques de miroirs persans The Flower de l’artiste belgo-iranienne Nazanin Fakoor, Place du vieux Marché aux grains.

Dans cet univers urbain, la nature reprend ses droits, les livres deviennent des terreaux fertiles dans l’œuvre Mirakel : poème nocturne de l’artiste espagnol Gary Amseian, à Passa Porta, au-dessus de laquelle planent les mots des poétes/actants.

Nous songeons à rentrer mais emportés par la foule, nous nous engouffrons dans le Beurs, salle comble et ambiance festive (comme toujours), le concert Decap Beat Machine du groupe belge Monde Dumas bat son plein. Il n’a pas peur du Kitsch et le sollicite même pleinement à travers l’orgue Decap. Les flashs crépitent, les gestes des dub-rave steppers aussi, sur les mélodies rugissantes. Nous aimerions rester dans la trash folie douce beursienne mais la Nuit Blanche n’attend pas, il faut aller vite, ses hétérogénéités intensives nous appellent.

Dans le quartier Laeken, les images multiples des œuvres données à voir nous assaillent, y compris celles du n°29 (squat allumé un peu sauvage de la Nuit Blanche), leurs pouvoirs d’évocation et de sublimation nous habitent longtemps : le tube à essai pour humain / Noustube #4 de la Cie Jörg Müller (Cendrine Gallezot, Eric Domeneguetti, Moni Wespi et Jörg Müller) à la Tour noire, l’insoutenable légèreté de la construction/déconstruction de Meanwhile des artistes belges Gaëtan Rusquet, Amélie Marneffe et Claire Malchrowicz à la Tentation, les réactions chimériques et chimiques de Présage de Hicham Berrada et Laurent Durupt au KVS_Box ou la Mort qui éclaire les photos de sa présence spectrale de The Lab. Elles ont l’art de construire du récit aux étendues hybrides et aux résonnances inconnues et perturbantes.

Il est bon d’associer le trop-plein à un instant de repos, au rythme plus lent de The moment you doubt de l’artiste belge Cécile Hupin, une odyssée/rêve éveillé, bouleversante aux yeux bandés, fondée sur le partage à plusieurs dans l’Institut Pacheco. Avec l’envie folle de réparer les solitudes et redonner du sens aux solidarités actives.

Nous retrouvons la communauté calme, silencieuse devant l’installation vidéo Eternal de l’artiste américain David Fish et les images-plan séquence de la reprise/multi-variations d’une scène du film culte Eternal Sunshine of The Spotless Mind de Michel Gondry dans la cour de La Bellone. Le film casse la pellicule d’indifférence, travaille à l’inscription du désir amoureux, dans la déprise sans retenue, dans un déluge sensoriel et formel. Sa lumière fragile irradie les visages.

S’il y a une autre émotion sensible, c’est celle qui nous saisit dans Ville de papier. Au détour de chaque geste de découpe du groupe français La Bande passante, de nouvelles zones apparaissent, elle transmue les moindres détails et sons de la ville en un environnement sensualiste. Elle réinvestie la quotidienneté, réveille les beautés endormies pour en donner une traduction plastique, poétique et lumineuse sous la forme de vieilles cartes de Bruxelles d’antan découpées.

Éloge du corps marchant, la nuit passe sur nous comme un charme. C’est même un mystère. Elle est le battement de l’émotion, elle relance le désir. Bruxelles, je t’aime.

 

Sylvia Botella