«Non rééducable» : A. Politovskaia ou mourir d’informer

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« Les ennemis de l’Etat se divisent en deux catégories : ceux que l’on peut ramener à la raison et les incorrigibles» Manifestement, pour la Russie en guerre contre les Tchétchènes, Anna Politovskaia était incorrigible. Sa mort était donc inéluctable. La pièce que lui consacre l’Italien Stefano Massini est sans emphase et jouée avec une convaincante sobriété.

Critique: ***

Je n’aime pas trop l’expression «devoir de mémoire», qui sert souvent à instrumentaliser de nobles causes avec le risque de se transformer en propagande d’Etat. Avec Non rééducable, c’est le simple droit à l’information, qui est rappelé, dans un Etat autoritaire et cynique, la Russie, qui use de la force pour faire taire les voix libres.

A une époque où le théâtre fuit la politique (et le texte) pour la performance et la virtuosité technique, il est agréable  de découvrir une vraie réflexion politique et quasi philosophique exprimée en termes simples… et pas simplistes. Anna Politovskaia n’y est pas traitée en icône. L’hommage de Massini à son combat utilise la même méthode que son modèle : les faits, rien que les faits, à charge et à décharge. Les scènes les plus atroces (torture de civils tchétchènes par un jeune tueur russe sans état d’âme, confessions de terroristes tchétchènes, prises d’otages spectaculaire dans un théâtre de Moscou puis de Baslan, prise de pouvoir par un clan tchétchène à la solde des Russes) sont narrés avec beaucoup de précision dans le récit et beaucoup d’émotion dans le jeu. Utile pour les jeunes qui n’en ont jamais parlé et pour les moins jeunes à qui on offre une bonne synthèse de leurs souvenirs vagues.

On pouvait craindre un théâtre documentaire didactique : obstacle évité par la sobre mise en scène de Michel Bernard et le jeu subtil d’Angelo Bison et de Fred Haugness. Ils  évoluent au milieu d’un peuple de fantômes, comme un chœur antique muet, témoin passif et terrorisé des faits rapportés. La meilleure trouvaille c’est que le récit dédoublé de la vie d’Anna est confié à deux hommes, autant d’yeux extérieurs qui créent cette fameuse distanciation/ réflexion, sur la vie de la journaliste, en évitant un réalisme simpliste ou une empathie sentimentale.

Angelo Bison et Fred Haugness défendent un texte d’une précision d’horlogerie  (traduction exemplaire de Pietro Pizzuti) qui nous rappelle les faits avec une charge d’émotion juste. La réfugiée politique tchétchène Zoura Radoueva introduit et conclut le récit comme un rappel à une réalité  qui n’a pas disparu.

Les moyens techniques sont évidemment fragiles mais le travail de Xavier Lauwers suffit à recréer le drame par ses contrastes d’ombre-et lumière.

Alors,  pas «devoir de mémoire», mais plaisir de voire une réflexion sur le drame d’une journaliste, simplement honnête, défendue avec la même honnêteté sensible. A reprendre d’urgence dans d’autres théâtres, la saison prochaine.

Non rééducable de S.Massini au Théâtre Marni jusqu’au 8 mai.
Info :www.theatremarni.com

Critique C.Jade dans Culture Club sur La Première RTBF 7 mai



Christian Jade