" Moi, Pirandello ". La jalousie, la vie, la mort. Un parcours raffiné et drôle, signé J.C Berutti. ***

"Moi Pirandello" m.e.s J.C Berutti
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"Moi Pirandello" m.e.s J.C Berutti - © Théätre Le Public

Critique :

Ca se dispute ferme dans les coulisses du théâtre, puis surgit un chef de troupe assez pitoyable qui va lier les quatre " sketches " qui vont suivre, où il jouera aussi  le rôle ingrat de l’amant, réel ou imaginaire ? Tout Pirandello est là. Entre rêve et réalité. " Je rêve mais peut-être pas " nous montre une femme rêvant que son amant pénètre chez elle par effraction et l’accuse d’avoir un autre... amant. Au réveil la scène devient plus agressive autour du cadeau classique, un collier de perles. Trente ans plus tard Harold Pinter poussera l’absurdité un pas plus loin en faisant de l’amant le mari lui-même jouant à l’amant. Au premier degré le tout sort du bon vieux vaudeville.

On est donc pris entre rire et malaise et on râle sur ces clichés de femme trompeuse et intéressée lorsque l’actrice et l’acteur se révoltent pour nous et expulsent le chef de troupe " machiste ". On passe alors à un délicieux petit film en noir et blanc illustrant " L’histoire de Mommina " où la jalousie est centrale entre un mari et sa femme qui s’est toujours rêvée… cantatrice. En 20 minutes virtuoses on va du cinéma néo-réaliste à l’opéra et passant par le théâtre de marionnettes d’allure… asiatique !

Et puis soudain fini de rire. Voici deux hommes dans un café près d’une gare : " L’homme à la fleur entre les dents ", la perle absolue de ce spectacle. Un homme seul, ou presque, face à l’angoisse de la mort. Une interprétation bouleversante d’Axel De Boosere, dont on avait presque oublié qu’il était d’abord un très grand acteur. Et une intelligente utilisation de la salle des voûtes du théâtre le Public dont les piliers figurent un hall de gare…imaginaire. Un grand moment de théâtre. Avec une ultime apparition, la mère de Pirandello/Berutti en dialogue fantasmé avec le fils.  Le jeu de miroirs tend à l’infini.

Reste au public à glisser sa propre histoire dans ce kaléidoscope généreux, raffiné, hommage aux acteurs " distanciés " de leur rôle. Un texte qui date des années 20 où le " réalisme " bourgeois, au théâtre comme dans la peinture, était mis au ban après l’" hyper réalisme " de la guerre 14/18 : expressionisme allemand, futurisme italien, constructivisme, biomécanique, distanciation brechtienne… n’en jetons plus mais (presque) tout est là, sans lourdeur didactique. Berutti s’amuse et nous amuse en s’appuyant sur la scénographie raffinée de Rudy Sabounghi  et le jeu très solide de ses acteurs/acolytes : on redécouvre Nicole Olivier, incarnation sensuelle et rêvée de toutes les femmes, parfaite. Christian Crahay, plus à l’aise comme directeur comique  que comme amant, un peu trop rhétorique. Axel De Boosere ambigu, inquiétant, émouvant, dans son dialogue avec la mort. Berutti lui-même, serviteur un peu louche est  le vrai organisateur de ce manège entre rêve et réalité, hommage réussi à Pirandello.

" Moi, Pirandello " d’après le maître italien, m.e.s de J.C. Berutti au Théâtre Le Publicjusqu’au 11 mars.

Christian Jade(RTBF.be)

Interview de Jean-Claude Berutti (JCB)– Moi Pirandello par Christian Jade(CJ)

Interview de Jean-Claude Berutti (JCB)– Moi Pirandello par Christian Jade(CJ)

CJ : Pirandello n’est plus guère joué en Belgique même " Six personnages en quête d’auteur " ou " Ce soir on improvise ". Or vous en proposez " Moi, Pirandello " comme une mosaïque de sketches. Pourquoi ?

JCB : Le lien entre sa carrière de nouvelliste et sa carrière théâtrale ce sont les nouvelles dont il a fait des pièces brèves. J’avais envie de faire un spectacle sur " l’essence pirandellienne ". Je suis allé chercher dans chaque petite bouteille de parfum l’extrait le plus subtil du répertoire rose ou un peu mélodramatique. Dans le spectacle, cela s’appelle Histoire de Mommina. C’est un film qui est tourné de manière réaliste, un peu à la manière de Rossellini. Après je suis allé chercher un petit extrait d’un Pirandello que l’on ne connaît pas du tout en Belgique et en France et très peu en Italie. Il est inspiré du futurisme italien et surtout par l’expressionnisme allemand. C’est la première pièce du spectacle qui s’appelle Je rêve mais peut-être pas. Pirandello est un écrivain sicilien. Mais il a également été écrivain pour le théâtre allemand (durant les années vingt). Après je suis allé du côté du génie philosophique ou pré-absurdiste humoriste avec l’une de ses plus belles nouvelles, l’un de ses grands textes, L’homme à la fleur dans la bouche. C’est un peu le cœur du spectacle. Ensuite, je suis allé du côté autobiographique  via une rencontre post mortem entre Pirandello et sa mère. J’ai essayé de dresser un portrait de lui, et donc de moi. Je rêve aujourd’hui de monter une pièce qui s’appelle Ce soir on improvise. Mais  il faut vingt comédiens et  ce n’est pas avec l’argent d’une compagnie que l’on peut monter ce type de pièce. Par contre, le thème de " Ce soir on improvise " est un peu le fil rouge de l’ensemble de " Moi, Pirandello ".

CJ : Vous parlez de " parfums ". Vous offrez au spectateur des réseaux ou des circuits bien différents. Par quoi s’assemblent-ils au niveau de la thématique ?

JCB : Ils sont assez facilement identifiables. Il y a la jalousie, la passion de la jalousie et la passion de l’observation. Je fais en sorte que le public soit rapidement averti par le directeur de la troupe de ce qui l’attend. Le spectacle commence par un incident bruyant en coulisse et puis l’on entend les trois coups qui imposent au directeur de venir devant les spectateurs et de s’expliquer et qui donne le fil rouge du spectacle. Il est une sorte de Monsieur Loyal qui est remis en cause par les propres acteurs de la troupe. Ensuite la liaison se fait plutôt par des moments de suspension dans le temps théâtral. Certains moments sont presque remplis de vide. Il s’agit pour moi d’instants de respiration nécessaires au spectacle. A partir de ce moment là, le spectateur est invité à devenir autonome dans sa lecture. La fin de la soirée se termine par une sorte de tour de passe-passe dans lequel Pirandello est lui-même.

CJ : Vous parlez de sketches. Le personnage qui nous mène d’une situation à l’autre semble pris entre rêve/fantasme et réalité. Comment fonctionnez-vous pour donner au spectateur le doute sur l’existence de ce qu’il voit sur la scène ?

JCB : Tout d’abord, il y a le talent des acteurs qui est censé faire apparaitre des choses qui n’existent pas. Puis, à travers les quatre histoires du récit j’ai souhaité utiliser des techniques de théâtre radicalement différentes : le cabaret berlinois, le cinéma néoréaliste, l’art des marionnettes, etc. La deuxième histoire est un mélodrame qui évoque l’opéra. Derrière l’histoire de Mommina, il y a l’histoire du " Trouvère " de Verdi. Les marionnettes servent à avouer la modestie de l’effet imaginaire. La dernière scène raconte comment Pirandello, sans avoir assisté à la mort de sa mère, l’a malgré tout vu mourir dans une apparition. C’est la rencontre au sommet. Au théâtre, cela nécessite des tas de ressorts visuels. L’espace est pourtant relativement contraignant. Il faut faire apparaitre la maman de Pirandello en tant que femme-fantôme. Ensemble, ils ont une sorte de discussion dialectique sur ce qu’est véritablement un fils, ou plutôt à propos de ce que c’est que de ne plus être un fils une fois que sa maman n’est plus là. Ce texte est fondamental pour moi. Les subterfuges de cette scène sont théâtraux et spectaculaires. Cela n’a pas été facile au regard des limites que nous imposait l’espace scénique.

Rappelons :

" Moi, Pirandello " d’après le maître italien, m.e.s de J.C. Berutti au Théâtre Le Public, jusqu’au 11 mars.

Christian Jade(RTBF.be)