" Moeder " de Peeping Tom (Gabriela Carrizo et Franck Chartier) : une " folie " jouissive.

"Moeder" de Peeping Tom
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"Moeder" de Peeping Tom - © Herman Sorgeloos

Faut-il   être passionné de danse pour aimer les spectacles de Peeping Tom ? Non, mais ça aide. Faut-il aimer le théâtre post moderne et ses ambiances tordues, sans fil conducteur apparent ? Non mais ça aide. Car les trilogies  de Peeping Tom (Le Jardin, le Salon, Le Sous-Sol puis la trilogie familiale) sont des tableaux animés, qui sollicitent l’inconscient et nous baladent de rêve en rêve et de fantasme en fantasme. Et nous obligent à rester vigilants et à construire et reconstruire  à chaque instant le puzzle proposé à nos yeux et à  l’ensemble de nos sens.

Dans le cas particulier de " Moeder ", faisant suite à " Vader " et précédent " Kinderen " nous sommes plongés d’emblée dans une " folie ", avec l’enterrement de la mère qui nous fait remonter le temps. Le funérarium, hyperréaliste,  introduit d’emblée son contrepoids de fantasmes puisqu’un corps nu surplombe longuement le cercueil, dans un face à face surréaliste. Un corps nu  épousseté, comme une statue par une dame chargée du ménage : une touche humoristique,  dans un curieux musée où tous les traumas de la famille défilent, rythmés par une troupe de danseurs virtuoses et déformés par les peurs. La " vitrine " centrale du  musée est tenue par une femme/bébé nue qui restera prisonnière du verre à mesure qu’elle grandit. Ce monde étrange, cette galerie de femmes et d’hommes aux prises avec des souvenirs plutôt traumatiques de la Mère sont époustouflants de beauté, de rythme, d’invention permanente en 1H10. Qui passe comme un film en accéléré, multipliant les tempi les plus fous,  les émotions les plus violentes  et les détentes humoristiques.

Gabriela Carrizo et Franck Chartier, fondateurs de Peeping Tom après avoir été élèves l’un de Béjart et les deux d’Alain Platel, nous ont livré quelques clefs de leur univers.

Interview de Gabriela Carazzo (GC) et Franck Chartier (FC) par Christian Jade(CJ).

CJ : Dans votre trilogie, "Vader", "Moeder", " Kinderen", quelle est la part de vécu ?

FC : Tout est lié. Nous sommes parents d’un adolescent. Mon père était un homme chaleureux pour qui le social était important: il était "DJ" au village et organisait toutes les fêtes. Ma mère était beaucoup plus introvertie, elle était dans la réception. Oui, mes parents m’ont inspiré et influencé. Vader est dans le chaud, Moeder est tout en intérieur et en peur retenue.

GC : Etant mère moi-même, je ne voulais pas parler d’une seule mère mais multiplier les points de vue. La salle funéraire était un point de départ essentiel pour comprendre le point de vue des membres de la famille sur leur mère Ce qui m’importe ce sont les enfants en tant que personnes porteuses de l’absence d’une mère. Qu’est-ce que leur mère leur a laissé ?

CJ : Le thème de la naissance est assez effrayant ici. Vous le traitez ici, visuellement  comme une prison de verre à laquelle on n’échappe pas.

GC : Les notions de peur et de désir liées à la mise au monde sont soulignées ici, surtout la peur. Suite aux attentats, dans ce monde dangereux, on se demande ce que l’on va bien pouvoir leur  donner.

CJ : A vous deux, vous êtes une sorte de laboratoire. Comment resserrez-vous l’angle une fois que le thème et le cadre sont déterminés ?  La danse, la parole, La lumière, la musique  et les jeux suivent ?

FC :Oui, et ça nous prend du temps, en général deux ans, pour élaborer nos spectacles. Il faut que les choses mûrissent dans nos têtes à partir d’un thème porteur. Nous essayons d’aller à l’essentiel, à commencer par le cadre. Au départ "Moeder" se déroulait dans un restaurant. Et puis la dimension intime, liée à l’aspect maternel m’a réorienté sur un lieu plus intime comme la chambre à coucher. Tout m’est devenu très clair ensuite : la peur, les cauchemars, la tendresse

CJ : La scénographie est toujours le point de départ chez vous. ?

FC : On doit commencer avec un décor pour nous placer et nous imprégner du thème choisi. Où placer l’enfant ? Où placer la mère ? La femme semble enfermée toute sa vie dans une couveuse. Toutes ces femmes présentes dans le spectacle pourraient n’en être qu’une, mais leur multiplicité me touche beaucoup. Tous nos acteurs et danseurs se sont nourri de cette thématique à partir des décors et des mises en situation provoquées par des contraintes tenant de l’improvisation .La scénographie compresse et enferme à la fois. Sur scène on est dans un huis-clos.

CJ : Mais il y a tout le temps des échappées, des fissures, des ouvertures, des lignes de fuites, mais restreintes.

FC : On aime bien les enfermer, dans une pièce de la maison par exemple. L’homme est coincé dans son boulot et dans son hôpital. C’est un sentiment d’enfermement permanent.

GC : Cela se rapproche des labyrinthes. Quelquefois on sort de chez soi alors que l’on sait pertinemment que l’on finit toujours par y revenir. C’est la même pièce au final.

 

 

Une mère coincée dans une vitrine de musée.

 

CJ : Comment vous est venue l’idée du musée ?

GC : Au départ c’est inconscient. Plus tard, il y a quelque chose de froid qui m’a parlé. Il m’a semblé que ce froid créait de la distance vis-à-vis de la dimension familiale. L’idée principale est d’observer, de se tenir à distance, d’exposer quelque chose derrière des vitres. J’avais besoin de mettre de la distance aussi en tant que mère moi-même. C’est ce qui m’a permis de garder du recul face à ce qui se passe dans ce spectacle.

Et puis, dans un musée, le corps exposé derrière une vitrine nous questionne. En tant que vivants, les hommes sont parfois confrontés à être eux-mêmes disposés derrière des vitrines et/ou exposés à la vue de Monsieur tout le monde. Dans les musées, l’œuvre d’art est exposée et protégée. Ce qui nous intéresse est précisément là. Il s’agit du lien intrinsèque qui demeure entre l’art et la vie, ainsi que le regard que nous décidons de poser sur les choses vivantes ou mortes qui nous entourent.

CJ : Le plaisir de ces croisements qui ont lieu dans votre spectacle se fait aussi par la musique et les bruits du quotidien.

GC : Ils sont liés aux bruits que l’enfant entend dans le ventre de sa mère comme les bruits d’eau, référence au flux de liquides dans le corps de la mère. Les sons partent du bébé mais aussi des tableaux exposés. Comme spectateur, cela nous plonge dans nos mémoires propres.

Une virtuosité au service de l’émotion.

 

CJ : À quel moment viennent la danse dans ce processus ?

FC : Le mouvement part d’une situation réaliste qui met en jeu les émotions et le ressenti instinctif. On part de diverses situations avec des couches d’intensité émotionnelle pour le danseur. Parfois on part du mouvement pur car nous sommes passionnés de technique associée à la virtuosité. Dans la danse contemporaine, on peut s’ouvrir à différentes formes comme le Kung Fu, la danse classique, la gymnastique artistique… Maria (brésilienne) nous vient des Jeux Olympiques de Sydney !

CJ : Au fond la danse permet tout : la virtuosité associée à l’angoisse, allégée par l’humour ?

FC : Tout à fait.La virtuosité on l’utilise, en première couche, car on aime bien le " Waow!" admiratif du public devant une performance. En deuxième couche on cherche des situations pour transformer la technicité, la cacher, tout en gardant la beauté du mouvement découvert. La recherche est permanente. La femme dans Moeder est fermée, compressée derrière la vitre. Il faut que ça explose quelque part. Et ça explose par l’alcool, par exemple.

CJ Autre explosion et superbe numéro de virtuosité : un danseur, pris d’une colère spectaculaire, fait tomber toutes les chaises une à une .Qu’est-ce que cela représente

GC : Il est au service d’une émotion négative. Il est tué à petit feu tout au long de la pièce car il n’a cessé d’être au service des autres, comme gardien de musée.

FC : Et il explose car il n’arrive plus à contenir son sentiment d’enfermement, voire d’impuissance. Il se rend compte qu’il a essayé de construire quelque chose, en vain.

CJ : Quelle est votre relation à ces "pères" symboliques, Béjart et Platel, pour lesquels vous avez dansé?

FC : Béjart me déstabilisait complètement avec son regard perçant et ses yeux bleus. En tant que danseur, dès 12-13 ans, c’était mon rêve de danser avec les danseurs de Béjart. Il m’a interpellé par sa vision de l’homme qui dégage quelque chose de fort et singulier. C’est ça le principal, pas la technique. Avec Alain Platel c’est pareil. Il a ouvert la clé de nos envies et nous a demandé de nous libérer avant tout.

GC : Je n’ai pas connu Béjart mais j’ai vécu la même expérience chez Alain Platel qui me disait sans cesse : " Est-ce que c’est ça que tu veux ? ". Une interrogation fondamentale qui continue à ouvrir de nombreuses portes chez moi.

" Moeder ", par la compagnie Peeping Tom.

-au KVS jusqu’au 17 novembre (sold out) http://www.kvs.be/

-Anvers De Singel (15-17 décembre)

-Paris, Théâtre de la Ville (26-28 janvier)

-Bruges, De Schouwburg (11 avril 2017)

 

Christian Jade (RTBF.be)