Mitridate, Re di Ponto – Une bulle, Mozart, de la politique et des hommes

Mitridate, Re di Ponto
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Mitridate, Re di Ponto - © B. Uhlig/La Monnaie

Retours sur l’opéra seria Mitridate, Re di Ponto de Wolgang Amadeus Mozart  mis en en scène par Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil au Palais de La Monnaie à Tour & Taxis à Bruxelles. Entre l’installation et l’opéra, entre esthétique et politique, moins discursif qu’historicisé, un opéra, rare, sur l’Europe, à découvrir.

 

L’opéra seria Mitridate, Re di Ponto de Wolgang Amadeus Mozart, d’après le libretto de Vittorio Amadeo Cigna-Santi (fidèle à Racine), mis en scène par Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil (>Le Lab) et dirigé par Christophe Rousset est une déflagration de 3h40. C’est une déflagration baroque, vocale, visuelle, émotionnelle absolument constante et harmonieusement agencée. Elle est traversée par les lignes claires de l’opéra italien classique : l’aria, la cavatine, l’alternance équilibrée des airs et des récitatifs accompagnés, les crescendos dramatiques, etc.

Au fil des trois actes et du resserrement graduel de leur durée, la catastrophe devient de plus en plus inéluctable (l’abdication de Mitridate) et la puissance expressive des voix de plus en plus éclatante. Dans Mitridate, Re di Ponto, les voix (les ténors Michael Spyres et Sergey Romanovsky) sont envoûtantes, terribles et tranchantes. Leurs beautés conflictuelles (les soprano Lenneke Ruiten, Myrto Papatanasiu et Simona Saturova, et le contralto David Hansen) pèsent de tout leur poids. Elles nous laissent souvent interdits, le souffle coupé, notamment à la fin de l’acte II. Lorsque le magnifique récitatif secco glisse progressivement vers le récitatif accompagné, puis vers  le duo d’Aspasia et Sifare dans un crescendo dramatique fulgurant.  "Je ne peux mourir, si toi aussi tu dois mourir, permet moi idole de mon cœur de mourir avec toi", chante Sifare.

La mise en scène trouve aussi la juste distance grâce à l’image vidéo (Flash médias / Breaking News) projetée sur écrans plats. Elle construit une continuité narrative mais aussi un parallélisme entre ce qui est dans le champ - l’exercice de la politique – et ce qui est dans le contrechamp - la fiction (médiatisée) de la politique.

Au-delà des troublantes résonances que peut avoir Mitridate, Re di Ponto avec l’actualité européenne – Mitridate, roi du Pont essaie de résister à la domination romaine dans le bassin méditerranéen - et sur laquelle s’appuient Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil (>Le Lab), l’une des grandes virtuosités de la mise en scène est de parvenir à transfigurer la matière secrète, souvent feutrée, parfois éhontée, des luttes d’influences dans les couloirs de la politique pour mieux éclairer les mystères de l’exercice du pouvoir.

La singularité du parti pris de >Le Lab est de mettre au jour les strates d’autorité et de complicité souvent sciemment brouillées au travers l’emboitement des métaphores relationnelles: entre un père (Mitridate) et ses fils (Farnace et Sifare), entre le fils (Sifare) et l’amante du père (Aspasia), entre un chef d’état (Mitridate) et son adversaire politique (Marzio), entre le fils (Farnace) et l’adversaire politique du père (Marzio), entre sphère privée et sphère publique, etc.

Ici, l’évocation de la politique, celle de l’Union européenne et de ses idées, passe par un travail hyperréaliste où la matière concrète du quotidien (les vêtements, la grande salle où a lieu le sommet européen, le drapeau européen, etc) acquiert une dimension immédiate d’installation politique qui contamine la salle, aussi. Mitridate, Re di Ponto révèle l’ambition sincère du duo de metteurs en scène d’interroger les codes de la représentation.

Les drapeaux des pays qui composent l’Union européenne flottent dans la salle. Et on peut y lire leurs devises sur des cartels: "United in diversity" pour le drapeau européen, "Liberté, Égalité, Fraternité" pour le drapeau tricolore français ou "God and my right" pour le drapeau du Royaume-Uni.

Cela n’est pas sans rappeler la puissance expressive de High Art, la sculpture chorégraphique pour dix drapeaux créée par Superamas et présentée lors de la 61ème édition du Festival d’Avignon: autour d’une structure flottaient, montaient et descendaient différents drapeaux sur des musiques de Mozart.

Dans Mitridate, Re di Ponto, les spectateurs sont immergés dans une installation opératique (presque bulle), politique et esthétique, voire, dans le sens où l’entend le professeur d’histoire et esthétique du théâtre Christian Biet, "dans un espace dynamique de comparution de tous devant tous, où tous les individus présents jugent et se jugent". Avec peut-être la possibilité de trouver un équilibre des forces en présence?

Mitridate, Re di Ponto est moins un opéra discursif qu’un opéra historicisé qui nous met en état de réfléchir ensemble à quelque chose - ici, à l’Union Européenne. Il est engageant, esthétiquement et politiquement.

En ramenant la politique à l’installation, il échappe à la fascination du pouvoir et lui confère une dimension, collective et émancipatrice, qui trouve un écho retentissant dans le dénouement final, celui du chœur - Sifare, Aspacia, Farnace, Ismene et Arbate - "Ne cédons pas face au capitole, résistons à cet orgueil qui ne connaît pas la mesure. Répondons toujours par la guerre, jamais par la paix, au génie altier qui prétend ravir la liberté au monde entier". Il est encore possible d’inventer d’autres règles plutôt que d’avoir à les subir, semble affirmer Mitridate, Re di Ponto. Debout, il fait nuit.

 

Sylvia Botella

 

Mitridate, Re di Ponto – W. A. Mozart, les 5, 8, 10, 12, 15 et 19 mai 2016 au Palais de La Monnaie à Tour & Taxis à Bruxelles