Milo Rau, vedette suisse du KFDA, nommé directeur artistique d'un théâtre flamand, le NTGent.

Milo Rau, à la cérémonie de remise des Prix de la Critique, Bruxelles 2016
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Milo Rau, à la cérémonie de remise des Prix de la Critique, Bruxelles 2016 - © Benoît Matterne

Dès ce soir, jusqu’au 21 mai, vous pouvez voir au KFDA " Empire " de Milo Rau.

 Milo Rau, un des spécialistes suisses du théâtre ‘documentaire‘ est régulièrement invité en Belgique dans le cadre du KFDA. Nous avons pu voir ‘Hate Radio ’ ou l’influence de Radio 1000 collines dans le génocide rwandais et ‘Five easy pieces’, sur l’affaire Dutroux, récompensé, en octobre 2016, par un ‘prix spécial’ du jury des Prix de la critique. 

Mais le KFDA a aussi présenté les 3 volets de son cycle européen, s’intéressant aussi bien au djihad sous nos cieux qu’aux guerres civiles enfouies dans nos mémoires ou cette année au problème des réfugiés  dans ‘ Empire ‘. Nous l’avons interviewé sur sa trilogie mais aussi sur sa récente nomination comme directeur artistique du théâtre NTGent.

CJ : L’Europe, en trois tableaux, ça nous mène où ?

MR: Ce triptyque c’est comme un voyage à travers l’Europe. On a commencé avec ‘Civil Wars’, dans l’Ouest, la France et la Belgique, avec ‘Dark Ages’ on est allé en Europe centrale, dans l’ex Yougoslavie. Avec le  3è volet, ‘Empire’ on est arrivé en Syrie, Kurdistan, Roumanie, Grèce. On est dans l’antiquité, avec Médée et l’Orestie, et en même temps dans l’actualité chaude, la guerre de Syrie. A travers ces épisodes, il y a une histoire de l’Europe des 50-60 dernières années, comme une préhistoire du moment présent.

CJ: Vous partez toujours du vécu de vos acteurs pour orchestrer l’ensemble ?

MR : Ce sont tous des exilés, un Syrien et un  Kurde réfugiés, l’un en France, l’autre en Allemagne après des périples. Le troisième est un Grec, Akillas Karazissis, arrivé en Allemagne pour faire des études, dans les années 70 (à époque de la dictature des  ‘colonels’ en Grèce) .Rentré en Grèce il est devenu l’un des plus grands acteurs de son pays. Avec Maia Morgenstern, on est dans l’histoire d’une famille, de l’exil à l’Holocauste des camps nazis, aux camps de Staline. Elle a grandi en Roumanie, sous Ceausescu et de 1980 à 2000 elle est devenue une des plus grandes actrices d’Europe, notamment dans " La Passion du Christ " de Mel Gibson, où dans les films d’Angelopoulos. La question de la religion est très importante dans ‘Empire’.

CJ : Votre vision de l’Europe est plutôt pessimiste ?

 MR: Oui, c’est une vision plutôt noire, mais il y a un peu d’espoir par l’art et par la solidarité. Ces quatre  acteurs n’ont rien à voir les uns avec les autres mais forment quand même un groupe, presque absurde, mais c’est l’Europe d’aujourd’hui, multiforme, qui est en train de devenir un nouvel " empire ". Je me demande : on est où ? C’est un peu une préhistoire du moment présent. C’est un regard pessimiste, mais la trilogie se finit par une question ouverte : est-ce qu’on ne peut pas utiliser ces expériences comme on a fait dans le passé ? Qu’est ce qui commence maintenant ?

CJ : Comment faites-vous pour mêler le réalisme des situations et des interrogations  philosophiques ?

MR : Ce qui m’intéresse, c’est que les spectateurs se retrouvent à la fois dans l’actualité brûlante et dans une analyse spirituelle de l’existence humaine à partir des mythes grecs. On est quoi comme homme, comme femme, comme fils, comme mère ? Ce sont des questions plus grandes que ce qu’on est dans l’actualité. Par exemple, Kurt, on pourrait l’utiliser juste dans son rôle d’exilé mais son existence dépasse sa situation. C’est un peu l’idée de la tragédie grecque que j’essaie de développer dans cette trilogie sur l’Europe : comment l’individu se  bat contre l’histoire. Comment l’individu est utilisé par l’histoire pour raconter autre chose.

Milo Rau, directeur artistique du NTGent.

CJ : Vous avez été nommé récemment directeur artistique (à partir de 2018) du théâtre flamand NTGent. Vous êtes Suisse, vous auriez pu atterrir à Zurich, un théâtre très riche, à l’image de la ville. Alors pourquoi avoir choisi cette institution relativement pauvre ?

MR : D’un coté, c’est parce que les grandes scènes flamandes sont, dans les pays de langue allemande, les plus importantes. A Gand, Bruxelles, Anvers…il y a comme une petite révolution artistique à laquelle je veux participer, à laquelle je participe peut-être déjà. D’autre part c’est un système qui est plus proche de ma façon de produire : à Gand, c’est un théâtre de tournées, de coproductions. C’est un théâtre qui a beaucoup moins d’argent, 5 fois moins  que le théâtre de Zurich, mais qui est en fait construit sur une coproduction avec des tournées mondiales. En langue allemande seule la Schaubühne d’Ostermeier a cette pratique avec comme résultat  que tout le monde connaît le Schaubühne. Ce système de production permet de créer un théâtre populaire européen que je veux continuer à faire à Gand.

CJ : Au NTGent, votre ‘première’ à l’automne 2018, aura pour sujet? ?

MR : Je vais faire une nouvelle version de l’Orestie, située à Sinjar où les Kurdes et les guerriers de l’EI se sont affrontés, sous nos yeux, dans un climat d’extrême cruauté. Un sujet d’actualité mais déconstruit, un peu comme dans ‘Empire’ pour en faire une tragédie grecque. J’ai aussi un projet sur ‘L’Agneau Mystique ‘, des frères Van Eyck, ce triptyque gantois extrêmement influent du 15e siècle, avec Adam et Eve nus, mais avec des visages et des traits de l’époque. Et puis au début 2018, à la Schaubühne, je présente ‘1917’, une réflexion sur la révolution russe, mais transposée à notre époque.

CJ : Vous parlez de coproductions. Quels metteurs en scène allez-vous inviter ?

MR : En 2018/19 j’en invite une dizaine parmi lesquels d’autres Luk Perceval, l’actuel directeur du NTGent  et Jérôme Bel.  

CJ : Vous connaissez le théâtre francophone de Belgique et quelques metteurs en scène ?

MR : J’ai connu Fabrice Murgia à la Biennale de Venise il y a deux ans. Je fais d’ailleurs une coproduction avec le Théâtre national : " Histoire du Théâtre " dans le cadre du Kunstenfestival 2018. Il y a aussi cette jeune femme, Anne-Cécile Vandalem : ils me viennent directement en tête car je trouve qu’ils font un très bon travail. Je crois que normalement, les Belges francophones ne tournent pas trop dans la ‘germanophonie’.
CJ : Vous pourriez peut-être les y aider, si vous trouvez qu’ils ont des qualités ?

MR : Bien sûr,  car je trouve important qu’ils commencent à tourner un peu plus de l’autre côté de la frontière. Je crois qu’il y a plein de metteurs en scène flamands et  allemands qui tournent en France, en Flandre, mais qui ne tournent pas en Wallonie. Moi, par exemple la première fois que j’ai joué en Wallonie, c’était avec ‘Five Easy Pieces‘. Avant cela, j’étais toujours du côté flamand.

CJ : Vous, en temps que Suisse multilingue, résidant bientôt à Gand, vous allez peut-être un peu secouer le cocotier ?

MR : Je vais faire de mon mieux, mais vous savez que, de même qu’en Wallonie, entre la Suisse francophone et la Suisse alémanique, il n’y a presque pas d’échange. J’ai joué à Genève pour la première fois il y a… 4 ans.  Les systèmes sont totalement déconnectés, mais à Vidy/Lausanne  Vincent Baudriller fait un travail très important pour lier les deux espaces de langue.

’Empire’ de Milo Rau au KFda du 18 au 21 mai. (KVS Bol).

 

Christian Jade (RTBF.be)