Medúlla Mundi

Medúlla - Björk
4 images
Medúlla - Björk - © © Bernard Coutant / La Monnaie

Face à notre sentiment d’impuissance à l’égard de nos barbaries, l’opéra Medùlla, repris à la Monnaie à Bruxelles jusqu'au 21 novembre, nous rappelle notre part d’humanité. L’ordre préétabli n’existe pas. Suprématique.

Dans Medúlla, il y a une ligne où la trace s’efface à mesure que le son et les voix nous pénètrent, c’est le grand rêve, le grand projet d’opéra de signer un espace/ring blanc immaculé voilé (la glace, la neige, l’Islande björkienne) non daté où les enfants des sommets habillés de noir et de blanc (vêtements aux magnifiques volumes/origami de Henrik Vibskov) côtoient leurs ainés. C’est un univers trouble où la fraîcheur entre en tension avec les forces obscures.

La mise en scène de Sjaron Minailo est moins un effet de style qu’un vaste réseau d’expérimentations (sonores, gestuelles) à la limite de l’abstraction agissante et du rituel (de passage) extatique. Où le chœur est une manière de s’organiser en tant qu’être humain à l’intérieur du monde, au son de la sidérante orchestration de Bassem Akiki. Et la langue humaine une manière de voir le monde. Mieux, elle est un monde à part entière. Il s’ouvre à ceux qui s’y abandonnent et rêvent depuis le hors champ des 5 mouvements (Foi, Crise spirituelle, L’issue, Le sacrifice, Suites) Il y en a, la plupart des spectateurs sont médusés.

C’est le vœu du dramaturge visionnaire Krystian Lada : la structure narrative de l’opéra, ici, s’explore davantage du point de vue de notre attitude à l’égard de l’œuvre et du monde (et non du sens). Une attitude sensible (altruiste) qui a à voir avec notre expérience live de spectateur, et nos expériences personnelles et émotions.

Ce qui est accompli dans Medúlla est monumental. Il y a quelque chose de très profond. C’est la possibilité d’avoir là un espace commun partagé et renouer avec ce qui nous rassemble : notre part d’humanité. L’opéra n’est pas seulement l’art d’une élite.

Le sublime est là, celui qui excède le côté sucré de l’enfance et fend l’image/son pour laisser entrevoir son en-deça. Voici, les signes de vie. Les voix d’enfant/adolescent (extraordinaires) sur les nouveaux arrangements vocaux de Anat Spiegel l’affirment : " Where is the Line with you? ". Il faut y lire avec force un manifeste humaniste. Elles visent autre chose qu’elles-mêmes : " I want to go out my way for you. " La philosophie de la lettre plane. En 2004, l’artiste islandaise Björk a créé Medúlla en réaction aux replis identitaires et à la montée des idées ultra/nationalistes, suite attentats du 11 septembre 2001.

La volonté de puissance abrite une aberration contre laquelle il est possible de lutter, l’opéra mundi Medúlla en est le geste onirique, le poème polyphonique au long cours sensible ; il est peuplé de figures humaines comme autant d’éclats de beauté et l’installation sculpture/système solaire au centre en est l’énigmatique rappel.

No Future ? L’espèce humaine a-t-elle fait son temps ? À la fin de la pièce, on songe au philosophe Pascal, la fin du monde ressemble à sa création : il reste deux jeunes enfants (un garçon et une fille) sur un cube blanc pour appartenir à nouveau à notre monde, à notre temps. Ils se tiennent au-devant de nous. Nous n’éduquons pas les enfants, ceux sont eux qui nous éduquent.

 

Sylvia Botella

 

Medúlla, intergenerational opéra, reprise jusqu'au 21 novembre à la Monnaie à Bruxelles.