"Marguerite Duras", un hommage sans fard à un personnage controversé. Poésie, sensualité, politique font bon ménage ***

"Marguerite Duras "  m e s d'Isabelle Gyselinx
"Marguerite Duras " m e s d'Isabelle Gyselinx - © Alice Piemme

Les Français adorent les écrivains à polémique qui mêlent les belles lettres, le sexe et la politique. De Hugo à Zola, de Camus à Sartre, de Houellebecq à Yann Moix et, chez les femmes, de Christine Angot à Virginie Despentes ou de Simone de Beauvoir à Marguerite Duras, la liste des écrivains polémistes est longue. Dans le cas de Duras avant "l’Amant", Prix Goncourt 1984, elle est surtout connue pour quelques textes théâtraux réputés austères, comme "La Musica 2e", des films presque sans images comme "India Song", des romans subtils et déchirants comme "Le ravissement de Lol V. Stein" ou des recueils de nouvelles finement tressées comme "Des journées entières dans les arbres".

Le mérite d’Isabelle Gyselinx est de nous proposer un portrait à la fois dense, complexe et "aéré" de l’écrivaine aussi connue pour la beauté de son œuvre que pour sa vie tumultueuse, érotique et politique. La pièce alterne des extraits d’œuvres "autobiographiques" de Duras avec des dialogues comiques avec Bernard Pivot, Jean-Luc Godard et … François Mitterrand, ces 3 rôles joués avec une verve communicative par un Thierry Devilliers en superforme. Pour enfiler ces perles alternant tragique et comique, le musicien Michel Kozuck joue sa partition jazzy et  les fondus enchaînés avec élégance.

Reste le noyau central de cette vie intense, les rapports de Marguerite Duras avec la sexualité, l’alcool et la politique.

Ses relations complexes avec son premier mari, Robert Antelme (qui a failli mourir à Dachau parce que le couple était entré dans la Résistance, dans le même réseau que François Mitterrand) sont au centre d’un bel extrait de l’autofiction "La Douleur". Un faux "journal" écrit… après le retour de Dachau de Robert dont on cite aussi "sa" version des faits, témoignage émouvant de sa captivité. Une femme ambiguë ? Oui, ce qui en fait un "personnage" hors normes assumant, entre autres, son ménage à trois avec un autre résistant, Dionys Mascolo, père de son seul enfant.

Un autre moment particulièrement émouvant, outre des extraits de "L’Amant", hyper médiatisé, c’est le récit de ses 15 dernières années avec un jeune homme de 38 ans son cadet, homosexuel dont elle fait son compagnon et son secrétaire. Et auquel elle consacre une de ses dernières œuvres, "Yann Andrea Steiner". Un épisode où éclate le talent de Ferdinand Despy, un jeune acteur remarquable de justesse dans une situation éminemment délicate. Le personnage de Marguerite est dédoublé en une jeune Marguerite, celle de "L’Amant" et de sa liaison avec un Vietnamien, une autre belle découverte, Alice Tahon. Et la Marguerite mûre et vieillissante, une Sophia Leboutte confirmée, qui assume notamment l’alcoolisme de Marguerite qui complique sa fin de vie. 

Au total un portrait tendre et lucide de l’écrivaine française à la fois la plus intimiste et la plus médiatisée du XXe siècle. Seul bémol, sur le fond, pour une biographie "politique", l’absence d’allusion à la fameuse "affaire Grégory". Duras, en 1985, dans "Libération" crée le scandale en affirmant que Christine Villemin, la mère de Grégory - "sublime, forcément sublime" - est la meurtrière de son gosse. Au nom du droit d’une femme de disposer de la vie de son enfant et de se venger du père. Une confusion entre mythe antique et réalité ? La polémique sur cet épisode dure toujours et est typique de son goût de l’ambiguïté.  

Mais on sort du spectacle avec une grande envie de relire son œuvre :c'est un des buts du jeu, construit en finesse par Isabelle Gyselinx et une équipe homogène et soudée.Et  le plaisir d'avoir découvert deux  jeunes prometteurs: Alice Tahon et Ferdinand Despy.

"Marguerite Duras", mise en scène d’Isabelle Gyselinx. Au Théâtre Océan Nord jusqu’au 19 janvier.