'Mademoiselle Julie' de Strindberg : une belle folie, musicale, lumineuse. Avec trois acteurs accordés dans leurs dissonances. ***

Roland Vuilloz et Berdine Nusselder dans "Mademoiselle Julie" de Strindberg, ,m.e.s par Gian Manuel Rau
Roland Vuilloz et Berdine Nusselder dans "Mademoiselle Julie" de Strindberg, ,m.e.s par Gian Manuel Rau - © Mario del Curto

‘Mademoiselle Julie’ c’est, au départ, un drame naturaliste d’un auteur réputé misogyne, qui montre ‘l’inconduite ‘de Julie, la fille d’un comte séduisant son domestique,  sous les yeux de la servante Kristine, amante du domestique. Une pièce tellement scandaleuse en cette fin de XIXè siècle qu’il fallut attendre près de 20 ans pour la voir représentée en Suède et dans toute l’Europe puritaine.

 Tout se passe d’abord dans une ambiance de carnaval, la nuit de la St Jean, le solstice d’été, la nuit la plus longue .Tout est permis et rien n’est permis et c’est le piège où s’enferme Julie. Revenue de la fête publique elle s’enferme dans le huis-clos d’une cuisine pour séduire Jean qui de valet devient maître du jeu. Rêve de fuite, psychanalyse subtile de Julie et de ce qui dans son éducation et sa famille a favorisé cette " chute " et son  suicide final.

La pièce de Strindberg, un classique des classiques, a été ‘traitée’ il y a quelques années par la Britannique Kathy Mitchell à Avignon comme un combat féministe, plaçant au centre Kristine, la servante. Et par Philippe Boesmans à Aix-en-Provence qui en fait un opéra de chambre, cruel et tendre à la fois.

La mise en scène du Suisse  Gian Manuel Rau privilégie le drame intérieur de Julie, explorant les sources multiples de sa folie, de son mal-être existentiel, de sa mise à mort progressive. Mais le cynisme de Jean, ambitieux grossier puis lâche, soumis à son patron, le Comte est fouillé minutieusement. Tout comme ce rôle secondaire de Kristine, qui dort dans sa cuisine mais ne rêve-t-elle pas ce qui se passe comme une sorcière tuant dans l’œuf le rêve de sa rivale ?

Pour donner la pleine mesure de l’ambigüité des personnages  la méthode de Gian Manuel Rau est simple : il demande à chaque acteur de plonger en lui-même pour intérioriser le rôle dans ses moindres fêlures. C’est vieux comme l’Actor’s studio cette méthode mais diablement efficace pour porter chaque rôle à ébullition. En même temps s’il oblige les protagonistes à s’exposer, le metteur en scène prend soin de les empêcher de dérailler dans l’exhibitionnisme intime. Berdine Nusselder,  livrée à elle-même, dans d'autres pièces, m’a parfois agacé. Ici dirigée par un grand chef (comme Philippe Sireuil l’avait épanouie dans les ‘Mains sales’ de Sartre), elle est très juste dans sa folie autopunitive, son désarroi existentiel et donc aussi dans son élocution très maîtrisée, rythmée, audible. Il faut dire qu’elle retrouve comme partenaire  idéal l’acteur suisse Roland Vuilloz, remarquable Hoederer dans les ‘Mains sales’ et tout aussi subtil et évident dans ce rôle de valet dominant. Dans le registre du cynisme froid, Roland Vuilloz a une palette grande comme un  arc-en-ciel ! Quant à Caroline Cons, Kristine,  ses interventions initiales et finales sont frappées d’une énergie décisive, comme si le vrai chef d’orchestre c’était elle !

L’emballage visuel et musical est finement travaillé pour accompagner ce grand confessionnal tragique : un quatuor de Shostakovitch insinue les stridences et les élans brisés de Julie. La scénographie d’Anne Hölck est d’un réalisme… géométrique, espace idéal pour gérer les contradictions, habité par les lumières poétiques subtiles de Gian Manuel Rau. Entre Philippe Sireuil et lui quelques points communs : deux grands maîtres de la lumière, deux grands directeurs d’acteurs, avec l’intuition de la corrida des sentiments.

‘Mademoiselle Julie’ de Strindberg, mise en scène de Gian Manuel Rau, au Théâtre des Martyrs, jusqu’au 19 novembre.