'Les murs murmurent '. Une lettre d'amour/haine à un père absent. Babetida Sadjo y déploie une énergie rageuse***

Babetida Sadjo dans "Les murs murmurent"
Babetida Sadjo dans "Les murs murmurent" - © Colin Donner

C’est autobiographique cet hymne haletant au père idéal, donc décevant ? Oui mais ‘romancé’, imaginaire, fantasmé, dit Babetidja Sadjo. Et nourri d’une écoute de toutes ses copines, blanches, noires ou jaunes dont beaucoup ont, comme elle, des problèmes de père. Un thème universel, en somme,  décliné par une ‘citoyenne du monde’, Afric-Asi-Européenne.  

Les hasards de son histoire personnelle ont fait naître Babetida Sadjo en Guinée-Bissau, ex-colonie portugaise, l’ont fait passer par le Vietnam et atterrir en Belgique où elle vit depuis 17 ans. La trame biographique est bien là, en filigrane, mais qu’importe le vécu antérieur, c’est sur scène que ça se passe, dans l’énergie à transmettre, pas un message mais une passion malheureuse.

La voici d’abord revêtue d’un costume d’homme, déboulant à pas lents, traînant ses lourdes valises à souvenirs : le poids d’un passé qu’elle va déballer à  un mètre de nous, dans l’espace intime du minuscule théâtre Boson, près du cimetière d’Ixelles. Un espace à confidences qui se prête à la recherche de ce père d’autant plus présent qu’absent, haï pour cette absence et adoré parce que mythique.  De ce disciple du leader marxiste Amilcar Cabral, assassiné un an avant l’indépendance  de la Guinée Bissau, Babetida ne fait pas un portrait politique mais trouve, parfois, des excuses à son absence par un militantisme qui l’emmène dans l’Ukraine soviétique. D’une des valises surgira une giclée de belle terre rouge africaine qui mettra un élément concret dans l’espace nu, tout comme le discours de l’actrice se pare de parfums ou couleurs au milieu des reproches, accusations, invectives et ‘mise en terre’ finale. Le père est un Dieu absent opposé au Diable, le 2è compagnon de la mère. L’agressivité vient du corps autant que des mots : mue par la colère elle butte des valises, jette d’énormes cailloux sur le costume paternel dont elle s’est dévêtue pour en faire un simulacre de cadavre. Entretemps elle a retrouvé une robe sensuelle pour aborder le récit de ses amours, ratées, agressives ou la tentation de la prostitution. Il n’y a que des hommes dans cette histoire, mère et sœurs quasi absentes. Comme si le ratage de l’amour premier pour le père entraînait fatalement tous les autres. Le tout vécu comme une psychanalyse active sur scène, mais sans l’ombre d’une théorie, rien que des petits faits concrets, des envolées poétiques, une rage désespérée où se love l’amour, quand même.

On n’échappe pas à la présence de Babetidja Sadjo, paquet d’énergie qui vous entraîne dans sa dynamique, vous éclabousse de ses angoisses, vous oblige à entrer dans son jeu. Son personnage, joliment mis en scène par Hélène Theunissen (tiens, enfin une femme, son prof, sa mère ?) parle d’elle, de son rapport à la masculinité en elle.  La nature en a fait une belle femme, entre guitare et violoncelle, aux formes généreuses. Mais l’énergie du verbe-mitraillette et  la puissance de ce corps en action en font un double du Père rêvé. C’est en elle que ça se passe et c’est nous que ça vise. Et je vous mets au défi d’échapper à cette présence où masculin et féminin dialoguent avec une belle intensité.

‘Les murs murmurent’ de et par Babetida Sadjo, m.e.s d’Hélène Theunissen.

Au Boson, jusqu’au 23 septembre. Chaussée de Boondael , 361. Info : http://www.leboson.be/fr/plays/

Christian Jade (RTBF.be)